Premières lignes #80

En demandant à ce qu’on me conseille une « BD féministe », je suis tombée sur ce biopic d’Anaïs Nin. J’ai découvert la vie de cette femme puissante et libre, connue pour ses carnets intimes et ses écrits érotiques. Au début du récit de Léonie Bischoff, Anaïs vient de publier un essai sur l’auteur britannique D.H. Lawrence. Commence alors la valse des amants et des amantes qui, chacun à sa manière, permettent à l’autrice américaine vivant à cette époque en France, d’explorer son être profond, son inconscient et ses émotions à travers ses journaux intimes, dans lesquels se mêlent le fantasme et la réalité.

Le crayon multicolore de Léonie Bischoff mime à la perfection le tourbillon de l’exploration créative et sensuelle de l’autrice américaine qui mêle à la fois l’aléatoire, le sensible et l’étude scientifique et littéraire (la psychanalyse entre autres). Le foisonnement de certaines planches (en termes de couleurs et de détails) permet au lecteur de s’immiscer dans l’esprit rêveur d’une autrice qui sait exprimer et explorer ses sensations et faire éclater sa liberté.

Léonie Bischoff. Anaïs Nin, sur la mer des mensonges. 2020

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Lucile, adolescente amoureuse

Eugène Lami. Couple s'embrassant dans le studio d'un artiste. 1881
Eugène Lami. Couple s’embrassant dans le studio d’un artiste. 1881

Lucile Le Verrier est née en 1853. Fille de l’astronome qui a découvert la planète Neptune, elle grandit dans un Second Empire mondain, peuplé d’artistes. Comme bon nombre de jeunes filles de son âge et de son milieu, Lucile entreprend l’écriture de son journal, exercice préconisé par l’Eglise catholique pour corriger ses défauts. Journal d’une jeune fille Second Empire fait entrer le lecteur dans un quotidien riche en émotions, narré avec humour et spiritualité, qui nous mène des jeux de l’enfant jusqu’à la rencontre avec Lucien Magne, architecte et futur mari, en passant par les troubles et les émois de l’adolescente.

            Le journal est le récit d’une enfant perturbée par une révolution intime : le passage à l’âge adulte. Pourtant, à part quelques portraits et les descriptions de maladies, par décence et par pudeur, l’écriture du corps est censurée. La jeune fille a une vision socialisée de sa propre apparence. En effet, Lucile se conforme à un genre très codifié ; elle ne fait allusion qu’aux parties visibles en société de son anatomie : le visage, les mains, l’allure générale. De fait, les changements pubertaires se limitent à cette allusion ; « j’ai grandi, enforci, embelli. » Toutefois Lucile décrit ses tourments, ses rêves, son impatience de l’amour. Elle fait parfois preuve de mélancolie et s’en étonne elle-même, accusant son caractère passionné, exacerbé par un spleen adolescent passager. Lucile rêve secrètement à l’amour. Son imagination se focalise sur le désir d’aimer et d’être aimée. Subissant la pression sociale, la jeune fille ressent un manque que pallient, un temps, la foi chrétienne et l’amitié féminine. Rêveuse, elle est aussi exaltée par la lecture romanesque dans laquelle elle puise sa théorie de l’amour idéal. La jeune catholique reste toutefois prudente dans ses épanchements, respectant les consignes édictées par la morale sociale et religieuse, et se contente de vagues aspirations.

            A la maison, Lucile reçoit l’éducation édulcorée prescrite aux jeunes filles de son milieu et apprend, auprès de sa mère, à devenir une bonne chrétienne, une bonne épouse et une bonne mère. En société, elle met à profit ce qu’elle a appris au sein de sa famille ; elle a le devoir d’observer des critères de décence, d’élégance simple et de pudeur et d’être réservée avec les hommes. Le passage du cercle familial privé au cercle social public est une véritable seconde naissance pour la jeune membre de la haute sphère, découvrant avec plaisir la vie mondaine. Elle note sa fierté à être reçue et reconnue jeune fille par le monde au cours de soirées officielles. Musicienne admirée, elle suscite l’ovation du public en mettant son art en scène et se réjouit d’être au centre de l’attention. Adolescente troublée projetée dans un milieu inconnu, Lucile trouble également un environnement dans lequel elle doit se faire une place. La rencontre de jeunes hommes permet à la jeune fille de mettre enfin des mots et des visages sur l’être auquel elle rêvait secrètement. Attentive au moindre regard, elle se plaît à attirer admiration et compliments, se renvoyant ainsi une image agréable d’elle-même. Lucile joue, en effet, avec les limites mais, soucieuse du respect des convenances, ne les transgresse jamais. Après ses pas dans le monde et ses premiers contacts avec les hommes, la jeune diariste raconte les assiduités de Lucien menant au mariage, sa principale préoccupation. Sensible et romantique, rêvant encore au prince charmant, Lucile rencontre Lucien le jour de ses vingt ans. Ils apprennent à se connaître et, quelques mois plus tard, signent un véritable contrat d’amour.

Le journal de la jeune fille est le récit d’une adolescence type de la bourgeoisie du Second Empire et un exemple de discours conventionnel sur soi, qui laisse néanmoins échapper la vivacité d’esprit de l’auteur. Malgré la frustration de ne pas être devenue compositrice, l’élève de César Franck a réalisé ses rêves d’adolescente et nous en livre le récit, à la fois touchant et amusant.

Lucile Le Verrier. Journal d’une jeune fille Second Empire (1866-1878). 1994

Women de Lettres

Journal intime lu dans le cadre du Challenge Femmes de Lettres

Auteure du XIXe siècle

Le challenge est proposé par Les Livres de George d’après une idée de Céline du Blog Bleu. Il s’agit de lire des auteurs féminins (ou auteures) du XVIIe au XXIe siècle et de partager nos billets. Modalités du challenge, participants et liens vers les lectures sur le blog de George.

Premières lignes #10

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Duo célèbre d’écrivains et de critiques littéraires, les frères Goncourt, âmes jumelles, ont marqué leur temps et la littérature du XIXe siècle. Je me demande parfois comment il est possible de rédiger à plusieurs tant l’écriture semble une chose intime. Ce début prouve pourtant l’évidence du projet commun comme si l’un ne pouvait écrire sans l’autre, comme si les deux frères ne formaient qu’un seul être complet… Comme Edmond a dû se sentir seul pendant une longue partie de sa vie, après la mort de Jules !

Ce journal est notre confession de chaque soir : la confession de deux vies inséparées dans le plaisir, le labeur, la peine, de deux pensées jumelles, de deux esprits recevant du contact des hommes et des choses des impressions si semblables, si identiques, si homogènes, que cette confession peut être considérée comme l’expansion d’un seul moi et d’un seul je.

Journal d’Edmond et Jules de Goncourt. 1851-1891.

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Une fille, qui danse

Au lycée, dans l’Angleterre des années soixante, Tony, le narrateur, et Alex et Colin, ses amis, pensent aux filles et se passionnent pour leurs études. Apparaît, dans ce trio constitué, Adrian, brillant jeune homme destiné à une carrière universitaire exemplaire. C’est philosophiquement évident, comme se plaisent à le répéter ses trois nouveaux camarades. Les chemins se séparent mais les liens perdurent à travers une assidue correspondance. Tony rencontre Veronica, une étrange jeune fille, tantôt mystérieuse, tantôt manipulatrice, parfois même toquée, jamais ennuyeuse. Après un court mais marquant séjour chez Veronica, et une année de relation, le couple se sépare. C’est vers Adrian que se tourne dorénavant Veronica. Au retour d’un long voyage, Tony apprend le suicide de première classe de son ami. Quarante ans plus tard, ayant mystérieusement reçu un journal intime par testament, le narrateur se remémore cet épisode fondateur de sa jeunesse.

Et ce qui était le récit des années d’apprentissage de quatre jeunes gens dans les années soixante se transforme en roman de la mémoire, quête des souvenirs. La lettre écrite à Adrian, quelques mois avant sa mort, surgit, épouvantable, infernale, choquant le narrateur autant que le lecteur. Le récit de la jeunesse prend une tout autre dimension : et si le narrateur, à l’époque des évènements comme au moment de l’écriture, avait manqué de discernement ? Est-on le mieux placé pour parler de ce qui nous a touché ? Le processus de la mémoire s’inverse : les souvenirs (ré)apparaissent. La nouvelle version des faits semble plus vraie à travers le prisme des années écoulées. C’est le décalage entre la réalité, la pensée et la vérité. Le discours sur la réalité est si lent à se construire que des milliers d’évènements peuvent se passer avant qu’on ait eu le temps de penser les premiers. Paradoxalement, le discours instantané est souvent erroné. Tony a eu besoin de quarante ans pour piger ce qui s’est déroulé, à un moment donné, au début de sa vie. La jeunesse racontée par le narrateur dans la première partie du roman n’est-elle donc pas la vérité ? Mais est-ce toujours un roman ? Le lecteur est soumis aux facultés intellectuelles et à la mémoire du narrateur. Et la vérité ne lui sera révélée qu’une fois que Tony aura compris. Evidente, elle éclaire le roman de la première partie autant que les messages énigmatiques de Veronica, renvoie chacun à ses responsabilités et révèle le mystère de la courte vie d’Adrian : la chute depuis les hautes sphères de la recherche philosophique vers la perversion des relations humaines, dégénérescence insupportable. La quête de la vérité prend la forme d’un jeu de piste à travers Londres et ses environs. Le narrateur retrouve Veronica. Il s’interroge sur le temps passé, son mariage avec Margaret, puis leur divorce, son statut de père et de grand-père, ses sentiments envers sa première amie : A ton avis, est-ce que j’étais amoureux de toi ? Le passé se brouille ou s’illumine. Certains souvenirs sont inventés : Adrian était toujours très caustique à ton sujet en ton absence. D’autres se révèlent faux : il n’y a jamais eu d’église Saint Michael à Chislehurst : mensonge des hôtes ou trouble de la mémoire ? D’autres encore refont surface : la fille qui ne dansait jamais, a dansé, une fois.

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Julian Barnes. Une fille, qui danse. 2013