Premières lignes #67

La Couleur du soleil narre la rencontre entre Andrea Camilleri, auteur sicilien contemporain et Le Caravage, peintre italien du seizième siècle. Alors qu’il se rend à Syracuse, l’écrivain est embarqué par un trio de mafieux désireux de lui confier le journal de bord du sulfureux peintre, retrouvé dans la maison familiale de l’épouse de l’un d’entre eux. Camilleri publie alors des extraits du journal relatant le départ de Malte après la condamnation du Caravage.

Un roman sans prétention qui mêle intrigue, peinture et histoire lu par hasard à la suite de l’annonce de la mort de l’auteur (et aussi un peu parce que je porte le même nom que lui) mais qui n’aura pas marqué mon esprit.

Le Caravage. Saint Jérôme écrivant. 1606. Collection Borghèse, Rome.

A la fin du Printemps 2004, je fis le voyage à Syracuse, de Rome, pour aller voir une tragédie grecque dont la mise en scène, qui m’attirait par sa nouveauté et son originalité, avait eu un certain retentissement dans les journaux. « Retentissement », c’est peut-être beaucoup dire, vu le peu d’attentions que télévisions et gazettes accordent aujourd’hui à tout ce qui touche à l’art de près ou de loin, mais il est vrai que cette pièce avec trouvé quelque écho. Assez pour piquer ma curiosité. Et puis, je n’avais pas revu Syracuse depuis cinquante ans et j’avais la nostalgie de ce théâtre où, jeune homme, j’avais monté une tragédie d’Euripide. Comme on le sait, ces représentations se déroulent dans le cadre exceptionnel et magique qu’est le théâtre grec, sous la lumière naturelle de l’après-midi, et elles attirent en général beaucoup de monde.

Andrea Camilleri. La Couleur du soleil. 2008

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Couleurs de l’incendie

La conversation suivait un parcours immuable. La politique d’abord, puis l’économie, l’industrie, on terminait toujours par les femmes. Le facteur commun était évidemment l’argent. La politique disait s’il serait possible d’en gagner, l’économie, combien on pourrait en gagner, l’industrie, de quelle manière on pourrait le faire, et les femmes, de quelle façon on pourrait le dépenser.

Février 1927, à la mort de son père Marcel Péricourt, Madeleine est propulsée à la tête de l’empire financier. Alors qu’elle est propriétaire d’une des plus grandes fortunes françaises, son fils Paul commet l’irréparable et entraîne les descendants Péricourt sur la voie du déclassement.

Dans Au revoir là-haut, le premier tome de la trilogie, Madeleine apparaissait discrète et soumise, soucieuse de plaire à son financier de père et à son escroc de mari. A la fin du roman, elle avait étonné par son discernement et sa force de caractère. Désormais réveillée, Madeleine, dans Couleurs de l’incendie, devient un personnage fort et calculateur qui paraîtrait dépourvu de sentiment si elle ne débordait pas d’amour pour son fils. Au début du deuxième tome, la jeune femme, héritière inexpérimentée, est jouée par une nuée de rapaces qui en veulent à sa fortune. Le rachat de la demeure Péricourt par Joubert, l’ancien numéro deux de la banque, symbolise bien ce retournement de situation. Déclassée et dépossédée, Madeleine a la ferme intention de se venger de tous ceux qui, de près ou de loin, ont causé sa perte.

Alors qu’Au revoir là-haut était un enchevêtrement de magouilles aussi immorales les unes que les autres, Couleurs de l’incendie paraît plus machiavélique encore car l’enjeu n’est plus uniquement la survie mais bien la vengeance. Tout se tisse autour du personnage de Madeleine, calculatrice et manipulatrice. La toile s’étend et chacun est susceptible d’être pris au piège un jour ou l’autre. Pierre Lemaître construit magistralement un récit inextricable dans lequel chacun est le jouet de l’autre. Léonce, épouse, esclave et faire-valoir de Joubert, vole les biens de sa maîtresse et rafle sa fortune avant d’être à la merci de ses caprices, prise au piège de son premier mariage. André exploite la mort de Marcel Péricourt pour entrer dans le domaine du journalisme avant d’être lui-même exploité par des rédacteurs peu scrupuleux. Lemaître plonge le lecteur dans un monde de mensonges, vols, trahisons, manipulations et escroqueries en tout genre. Chaque pensée, chaque action engendre une série d’évènements plus ou moins dévastateurs et rien n’est laissé au hasard.

Les financiers de Lemaître rappellent ceux de Zola un demi-siècle plus tôt. Tous se battent pour leur fortune, seule Madeleine se bat pour son honneur. Mais à l’aube de la Seconde Guerre Mondiale, l’immoralité s’arrête à la frontière du nazisme : ce sont les tentatives abandonnées que Madeleine vend à l’armée allemande et Solange refuse de chanter le programme anti-juif qu’on lui impose. Parmi ces magouilles généralisées, brillent néanmoins de nobles sentiments. Madeleine aime tendrement son fils Paul tout comme Charles Péricourt aime ses deux filles, ses deux fleurs, disgracieuses et ignorantes. Vladi, l’infirmière, et Solange, la chanteuse d’opéra, les seuls personnages véritablement bons du roman, couvrent Paul d’amour et d’attention. Avec virtuosité, Lemaître crée des images puissantes, pleines de symboles : la chute sur le cercueil du grand-père ; la rencontre de Paul et Solange qui ne chantera plus jamais debout.

Couleurs de l’incendie est une guerre d’honneur et d’argent que Lemaître orchestre magistralement. Chacun semble avoir tout donné, tout volé et tout perdu. L’entre-deux-guerres est une période dévastatrice qui révèle la noirceur des âmes. Un subtil mélange entre l’exploration d’une société humaine tantôt triomphante tantôt déliquescente et l’intrigue policière. Captivant.

Pierre Lemaître. Couleurs de l’incendie. 2018