Premières lignes #63

Après avoir beaucoup apprécié les deux premiers romans de littérature adulte de Gwenaële Robert : Tu seras ma beauté et Le dernier bain, je suis tombée par hasard sur un de ses romans pour la jeunesse.

Pauline, jeune normande, monte à Paris avec ses deux jeunes sœurs pour trouver du travail et découvrir la grande ville. Employée à L’Elégance parisienne, Pauline gravit aisément les échelons du grand magasin tandis que Lucile sert comme domestique et Ninon commence son éducation de jeune fille.

Gwenaële Robert propose une jolie réécriture du roman de Zola Au Bonheur des dames. Emile Bauvincard est un double de l’ambitieux Octave Mouret tandis que son épouse campe une Marguerite Boucicaut soucieuse des bonnes conditions de travail de ses employées. Auprès de Pauline-Denise, on assiste aux débuts des grands magasins sous le second Empire. Les techniques de vente de Bauvincard semblent avant-gardistes : le prêt-à-porter, l’échange gratuit, la livraison, le rayon enfants… L’autrice nous plonge avec délicatesse dans un Paris lumineux en pleine mutation.

Affiche publicitaire Au Bon Marché de 1911. Illustration de Marcellin Auzolle

Ce lundi-là, les voyageurs qui devaient prendre l’express de six heures quarante se pressaient sous la halle couverte. Il avait plu toute la nuit sur la ville du Havre et un vent froid soufflait à présent, séchant les quais éclairés d’un petit jour pâle, sous un ciel de cendre. – Alors, c’est bien vrai, demanda la tante Berthe que l’émotion du départ étranglait, tu nous écriras ? Pauline hocha la tête. Elle craignait de se mettre à pleurer. Oh, la tante l’eût compris, elle-même n’en menait pas large à cette heure, mais Pauline refusait de laisser couler ses larmes devant ses deux sœurs, que l’émotion sans doute aurait gagnées à leur tour. Lucille et Ninon, à quelques pas d’elle, étaient tout occupées à observer la locomotive, énorme, fumante, attelée à un train de sept wagons soigneusement alignés sur les rails. Jamais elles n’avaient vu pareille machine. Ce qui ajoutait encore à leur ébahissement, c’étaient les tourbillons de vapeur blanche qui s’échappaient de ses flancs dans un bruit de tonnerre.

Gwenaële Barussaud-Robert. Pauline, demoiselle des grands magasins. 2015

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Le dernier bain

Elle était l’écrin du martyr, à la fois cercueil et berceau : il fallait que l’homme meure pour que naisse la légende.

Après Tu seras ma beauté, élégant hommage à la littérature réaliste du XIXe siècle, Gwenaële Robert publie un roman historique sur fond de Révolution Française. An II de la République, les dénonciations pleuvent, les têtes tombent, la famille royale est enfermée au Temple, la Gironde a été déclarée traîtresse à la Patrie et la Montagne règne en maîtresse. Marat, puissant député à la Convention, distribue ses ordres depuis le bain de soufre qui le maintient en vie. Devant le 30 rue des Cordeliers, un petit monde s’agite. L’auteure relate les trois jours qui précèdent l’assassinat de l’Ami du Peuple, immortalisé par le peintre David.

Toujours soucieuse de lier présent et passé, Gwenaële Robert entre dans la fiction historique par l’intermédiaire de deux objets qui la fascinent : la baignoire de Marat, acquise par le musée Grévin en 1886 et le tableau de David, exposé au musée des Arts royaux de Bruxelles, et dont il existe une copie au Louvre. Ces objets sont les témoins de la destinée du citoyen Marat. Le dernier bain est le regard d’une spectatrice curieuse sur un tournant de l’Histoire de France, une rencontre entre l’intime et le public, la fiction et l’Histoire. Gwenaële Robert crée un réseau de personnages qui convergent tous vers Marat. Certains l’aiment : sa compagne Simone Evrard, son ami le peintre David. Mais la plupart, petits ou grands, personnages inventés ou historiques, ont des raisons, personnelles ou politiques, de vouloir sa peau. Ce petit monde s’ignore ou se croise sous les fenêtres du député : la lingère de Marie-Antoinette, une jeune Anglaise, un moine apostat, un perruquier, une aristocrate normande, un cocher rescapé du bagne… A travers les pensées intimes de ces personnages, l’auteure évoque une multitude de ressentis liés à la Révolution : il y a ceux qui la fêtent en cette veille de 14 juillet, ceux qui en profitent pour se tailler une gloire, ceux qui tentent de s’en sortir tant bien que mal, ceux qui pleurent l’Ancien Régime, ceux qui sentent que leur époque est révolue et ceux qui en meurent.

Jacques-Louis David. La mort de Marat. 1793 (détail)

Marat, c’est l’esprit de la République, un acteur de la Terreur, un homme politique en pleine gloire mais c’est aussi un corps constamment nu, plongé dans un bain de soufre, recouvert de taches et de blessures, un corps sur le déclin dont on ne tardera pas à exhiber les chairs putrides sur la place publique. Aux yeux de Gwenaële Robert et de ses personnages, Marat incarne le mal, le monstre à abattre, l’esprit pervers de la Révolution. A l’opposé, la figure angélique de Charlotte Corday, la meurtrière, respire la pureté et la vertu. Même David ne sait plus distinguer le bourreau de la victime. L’auteure se plaît à brouiller les pistes entre la délicatesse et la violence, le vice et la vertu, la beauté et la monstruosité.

Sous la chaleur de Thermidor, Gwenaële Robert construit un récit qui s’échauffe jusqu’à son apothéose : l’assassinat de Marat, épisode paradoxalement masqué aux yeux du lecteur, et assoit, dans ce deuxième roman, son art de la formule et son goût pour le paradoxe. D’une plume délicate, elle révèle une approche de l’Art et de l’Histoire tout en sensibilité. Un récit intime, tantôt nostalgique, tantôt brûlant, sur un événement sacré de la Révolution Française.

Gwenaële Robert. Le dernier bain. 2018

Un grand MERCI à Gwenaële Robert et à son éditeur pour la lecture en avant-première de ce roman élégant et profond.

Ma copine du blog Aux bouquins garnis a, elle aussi, beaucoup aimé !

Tu seras ma beauté

Elle est entrée dans la lecture comme on entre au couvent, en renonçant au monde.

Lisa, professeure de sport à la beauté parfaite et au corps athlétique, rencontre Philippe Mermoz, séduisant auteur à succès, au Salon du livre de Saumur. Elle demande à Irène, une collègue discrète, passionnée de littérature, d’écrire quelques lettres afin de favoriser une deuxième rencontre. Enlisée dans la monotonie de son quotidien, Irène accepte et se prend au jeu.

Vue de Saumur depuis les hauteurs de la rive gauche (juin 2015)

A travers l’histoire d’une correspondance, Gwenaële Robert rend un émouvant hommage à la littérature française, en particulier celle du dix-neuvième siècle. Mermoz rencontre Balzac. Irène est une lointaine descendante d’Eugénie Grandet et d’Emma Bovary. Elle se fane dans sa vie balzacienne entre le quotidien au lycée, les dîners entre les notables de la ville et l’enfant qu’elle n’arrive pas à avoir. La correspondance avec Mermoz est une échappatoire, une occasion de créer, d’écrire mais aussi de romancer sa vie. Tu seras ma beauté est la rencontre entre un personnage en quête d’auteur et un auteur en quête d’inspiration. Le roman de Gwenaële Robert contient plusieurs œuvres fictionnelles en lui-même : la correspondance, véritable jeu littéraire à la Cyrano de Bergerac, les romans de Mermoz, la pièce de théâtre, les récits de Balzac… se mêlent sous la plume de l’auteur. Le cadre de l’histoire intensifie l’ancrage fictionnel : Saumur est une ville dramatique par excellence. Irène se souvient des écrivains qui y ont fixé leur récit et se sont inspirés du charme intemporel de la pierre de tuffeau, des pavés, des bords de Loire, du château, des vignes qui surplombent le fleuve et des demeures troglodytes.

La figure caricaturale de Lisa est un contrepoint à la poésie des mots. Avec son parler franc, son langage SMS, elle incarne la brutalité de la réalité mais permet un pont nécessaire entre passé et présent, littérature et vie réelle. Radicalement opposées, Irène et Lisa se complètent. La première, c’est la discrétion, l’esprit, la littérature, le charme de la désuétude. La seconde, c’est l’exubérance, la beauté, le sport, le mimétisme de l’époque contemporaine. Gwenaële Robert s’interroge sur la beauté et l’intelligence, le corps ou l’esprit. Tu seras ma beauté, c’est l’histoire d’une souffrance intime, d’une inadaptation au monde mais c’est aussi une réconciliation avec soi-même, une réunion entre l’amour des mots et le besoin de sentir son corps, un pont entre le charme suranné de la littérature et l’ancrage dans le quotidien nécessaire au bonheur.

Le premier roman de Gwenaële Robert est une très belle surprise, un de ces livres qu’on emporte partout avec soi tant l’écriture est belle et poétique, les personnages, touchants et les descriptions, justes. L’auteur signe un récit émouvant, un drame intime sans éclat mais d’une grande profondeur, une réconciliation tendre et pleine d’espoir.

Gwenaële Robert. Tu seras ma beauté. 2017

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Roman lu dans le cadre du projet Je vous écris car je vous aime. Toutes les modalités du projet chez Pousse et Comète !

Lecture commune : allez voir ce que ma copine a pensé de ce roman !