Mistral perdu ou les évènements

Isabelle Monnin se plonge dans ses souvenirs, se remémore sa jeunesse heureuse dans le Haut-Doubs, sa montée à Paris entourée d’une joyeuse bande de copains, l’effervescence artistique et politique, la disparition brutale de la jeune sœur à vingt-six ans et les débuts de sa vie d’épouse et de mère.

L’histoire intime d’Isabelle Monnin rencontre la grande histoire, les bouleversements politiques des années 1970 jusqu’aux dernières élections présidentielles, en passant par l’élection de François Mitterrand et les évènements du 11 septembre 2001. Renaud, Drucker, Jospin sont des repères rassurants pour Isabelle qui se construit comme jeune Française de gauche, plus vraiment provinciale, pas encore Parisienne. La relation avec la jeune sœur de l’auteure reste le fil conducteur du roman. Monnin se remémore des souvenirs en duo : Nous sommes les filles. L’apprentissage de la construction individuelle de son identité est un processus lent et douloureux. C’est pourquoi Mistral perdu est aussi un roman d’apprentissage, le récit de la quête de soi au singulier. L’auteure, adossée à sa Montagne, métaphore solide, stable et rassurante, apaisante relation conjugale, apprend à vivre avec la perte, le manque, l’absence.

Ça commence peut-être là l’écriture. Là : dans l’incompréhension de l’absence, dans l’abandon de l’abandon.

Mistral perdu ou les évènements est un roman poétique, touchant et surtout très pudique. L’ellipse, au cœur du roman, permet de quitter le drame particulier pour toucher à l’universel. Bien que le lecteur les reconnaisse, l’auteure ne nomme jamais ses proches, encore moins celui qui est devenu réalisateur et celui qui est devenu chanteur. Monnin exprime sans effusion, avec beaucoup de dignité, une douleur particulière dans laquelle chacun peut se reconnaître. Au-delà du drame personnel, c’est tout une époque qui est dépeinte par petites touches, à travers la lorgnette d’une jeune Française comme les autres, devenue journaliste puis écrivaine, comme si la tragédie était toujours à l’origine de la création artistique.

Isabelle Monnin. Mistral perdu ou les évènements. 2017

 

Henri IV amoureux

Frans Pourbus le Jeune. Buste de Henri IV portant la croix du Saint-Esprit (1553-1610)

Dans ce recueil de lettres, Henri IV s’adresse aux femmes qu’il a aimées. Hormis les maîtresses passagères, il eut trois relations de longue durée : la comtesse de Gramont dite Corisande en hommage à l’Amadis de Gaule, Gabrielle d’Estrées et la marquise de Verneuil (Henriette). Ces femmes de haute lignée, poussées par leur famille dans le lit royal, ont successivement occupé la charge de favorite.

Le recueil se présente comme un journal de bord. Henri IV raconte son parcours militaire, scandant les étapes en plusieurs lettres par jour ou laissant passer quelques semaines. Il a d’ailleurs toujours associé l’amour des femmes et l’amour de la guerre. A une époque où les nouvelles circulaient exclusivement par courrier, les lettres revêtent un caractère officiel et précieux quant à l’emplacement et au déplacement des troupes royales. Seule Gabrielle suivait Henri en campagne, craignant pour sa place de maîtresse royale. Mais c’est Corisande qui s’y entendait le mieux en politique. Leur relation, très cérébrale, a débuté avant même qu’Henri ne devienne roi et s’est étiolée progressivement pour s’éteindre définitivement en 1590, date de la rencontre avec la belle Gabrielle alors très éprise de Bellegarde. Les amours du roi sont des jeux de pouvoir et de séduction non dissociables de la politique du pays. Toutes ont brigué, sans succès, le mandat de reine. De son côté, Henri se fait plus sentimental, parfois sensuel. Il se plaint auprès d’Henriette d’aimer sans retour ou se languit de Gabrielle. Il nomme ses maîtresses « mon âme », « mon cœur », « mon menon » et « baise [leurs] mains » ou leurs « tétons ». Il est très tendre avec Henriette, pourtant leur relation, qui a duré une dizaine d’années, n’est pas sans heurt. En 1605, la marquise et sa famille s’opposent à la reine jusqu’à la conspiration qui a conduit au procès. Mais la jeune femme, de vingt-six ans la cadette d’Henri, sait se montrer sentimentale et regagner le cœur du roi.

A travers l’expression de l’amour, les lettres nous renseignent sur les coutumes de l’époque. Henri expose sans pudeur ses problèmes de santé : « Je me suis trouvé si mal en sortant des services, qu’il me fallait au lit, demi-mort et pour achever de me plaindre […] il y a huit jours que je ne dors point. » Sur ce point, l’éditeur explique que cet exposé n’est pas marque de disgrâce mais renseignement commun. Bien que l’éditeur ait corrigé quelques tournures orthographiques, certaines expressions méritent traduction : « il a crû et rempli » pour il a grandi et grossi ou « Je ne laurais de hâter mon partement » pour Je hâterais mon départ. Les notes de l’éditeur rappellent le contexte historique mais font aussi preuve d’humour lorsqu’elles interprètent les sentiments des expéditeurs et destinataires des lettres : en terme d’affaires, le roi raconte les bonnes à la marquise de Verneuil et les mauvaises au duc de Sully. Ou plus loin « La réponse de la marquise avait dû être d’une grande impatience » et juste en dessous « La réponse de la marquise avait dû être d’une grande exaspération ».

Un joli témoignage sur l’usage de la lettre à la charnière des XVIe et XVIIe siècles, sur la marche de la campagne royale et sur les amours tumultueuses du roi présenté dans une édition qui rappelle le contexte historique non sans humour.

Henri IV. Lettres d’amour. 1585-1610

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Recueil lu dans le cadre du projet Je vous écris car je vous aime. Toutes les modalités du projet chez Pousse et Comète !