Je vous emmène

Je vous emmène raconte trois épisodes consécutifs fondateurs de la vie d’une jeune femme américaine, dont le nom restera inconnu aux yeux du lecteur tout au long du récit. Joyce Carol Oates donne la parole à cette femme sensible, en marge d’une société conformiste, à qui il manque une sœur (inexistante), une mère (morte en couches) et un père (aux abonnés absents). Celle qui utilise le nom d’emprunt Annellia tente de se faire une place parmi les sœurs Kappa Gamma Pi, membres d’une des plus prestigieuses sororités d’un campus de l’état de New York au début des années soixante. La jeune femme, différente en tout point de ses camarades, se réfugie dans l’étude et l’écriture.

Je comprenais que même lorsqu’un homme est seul, il reste en sympathie avec les autres hommes et avec la qualité d’homme. Il ne se sent pas seul comme cela peut arriver à une femme. Ses jugements, rapides et infaillibles, ont été forgés dans l’enfance et constituent un jugement collectif. Il a le pouvoir de voir avec les yeux des autres, et pas seulement avec les siens. Je n’attendais pas de pitié de ces yeux-là.

Joyce Carol Oates sonde l’âme de cette brillante étudiante en philosophie, issue d’un milieu populaire. Dans la première partie du récit, la jeune femme lutte pour étouffer les différences : vêtements d’occasion, maquillage, petits boulots… mais les dettes s’accumulent et le fossé se creuse. En cours de philosophie, elle fait une rencontre décisive et tombe immédiatement et éperdument amoureuse d’un doctorant Noir : Vernor Mathéius. L’autrice analyse le regard porté sur le couple mixte mais aussi le mécanisme d’un amour destructeur. Le jeune doctorant arrogant souffre d’un mal de vivre qui l’incite souvent à rejeter grossièrement la jeune femme et qui le rend à la fois touchant et détestable aux yeux du lecteur. Joyce Carol Oates décrit un couple qui vit la tête dans les étoiles et les pieds dans la crasse. Vernor s’endort sous un portrait de Descartes et pisse sous les yeux de Wittgenstein ; Annellia lutte pour sa propreté en rédigeant son premier livre.

Je vous emmène est un récit initiatique en trois étapes. Les évènements narrés permettent à la jeune femme de faire l’expérience de la solitude, de comprendre les manques dont elle souffre et de se construire sa propre identité. Le troisième évènement, une perte douloureuse, marque le début d’une nouvelle vie. C’est un récit profond et vertigineux, magnifiquement bien écrit, qui ne laisse pas indifférent. Oates sait captiver son lecteur en traitant à égalité les histoires de cœur des sœurs Kappa, les maladies des parents et les crises existentielles de Vernor, sans jugement, avec humour et tendresse.

Joyce Carol Oates. Je vous emmène. 2002

Suresnes Cité Danse

Alors que le froid de l’hiver engourdit les doigts et rosit les joues, le festival Suresnes Cité Danse chauffe l’atmosphère. Le hip-hop n’est plus seulement la danse des rues, au risque de perdre son caractère spontané, il a forcé les portes des théâtres et des plus belles salles de spectacle et mérite le feu des projecteurs au même titre que les danses académiques. Depuis vingt-quatre ans déjà, la Street Dance est mise à l’honneur à Suresnes. Pendant trois semaines, les danseurs s’emparent de la ville et des écrans. France Télévision s’invite pour filmer ces moments uniques ; nos places sont révérencieusement laissées aux caméras ; les créations des années précédentes sont diffusées sur petit écran (malheureusement en deuxième voire troisième partie de soirée) ; Olivier Meyer, directeur artistique, est si ému qu’il en perd ses mots. C’est l’effervescence.

Voyage à New-York dans les années 1920-1930, Street Dance Club, création 2016 pour huit danseurs, est un véritable pèlerinage, un retour aux sources qui rappelle les célèbres clubs de jazz. Des figures, oui, de la technique, beaucoup, mais surtout de l’humour et de l’auto-dérision. Les sourires des danseurs, la musique enjouée composée par Antoine Hervé, la chorégraphie débridée de l’américain Andrew Skeels qui tantôt exclut, tantôt inclut les individus, est un hymne à la camaraderie au-delà des frontières imposées par les Etats-Unis ségrégationnistes du début du vingtième siècle.

Suresnes Cité Danse
Affiche du festival 2016