Premières lignes #50

Dans la commune de King’s Abbot, Roger Ackroyd, riche industriel, vient d’être assassiné dans son cabinet de travail après avoir reçu une mystérieuse lettre… Le détective belge Hercule Poirot, venu s’installer dans cette commune britannique, mène l’enquête accompagné du docteur Sheppard, narrateur du récit.

Agatha Christie brouille les pistes jusqu’au dénouement de l’histoire et l’enquête glisse du policier au littéraire : l’auteur joue avec les points de vue, les non-dits et les mensonges par omission et ne laisse rien au hasard.

Mme Ferrars mourut dans la nuit du seize au dix-sept septembre, un jeudi. On me fit appeler le vendredi matin à huit heures précises. Il n’y avait plus rien à faire, la mort remontait à plusieurs heures. Il n’était guère plus de neuf heures quand je regagnai mon domicile. J’entrai par la porte principale et pris délibérément mon temps pour suspendre mes vêtements au porte-manteaux du vestibule, mon chapeau d’abord puis le pardessus léger que j’avais jugé prudent de me munir, les matinées sont fraîches au début de l’automne. A dire vrai, j’étais assez préoccupé pour ne pas dire inquiet. Je n’irai pas jusqu’à prétendre qu’à cet instant je prévoyais déjà les évènements que me réservaient les semaines suivantes, j’en étais même fort loin, mais mon instinct me soufflait que ma tranquillité était gravement menacée.

Agatha Christie. Le meurtre de Roger Ackroyd. 1926

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Premières lignes #37

Sam graffe sur les murs de Paris les animaux de l’arche de Noé, joue aux échecs avec Mme Decastel et chante avec les « Copains d’abord », la chorale des sans-abris. Alors qu’il s’apprête à terminer sa grande oeuvre, une petite fugueuse, Lilibelle, glisse sa main dans la sienne et décide que le jeune homme sera sa nouvelle famille. Robin des graffs est une double enquête policière, une course-poursuite mais surtout de belles histoires d’amitié aussi touchantes qu’inattendues.

Geographicus fine antique maps. Paris Monumental et Metropolitain. 1920

Sam glissa la bombe de peinture dans la besace sanglée contre sa hanche et inspira à pleins poumons. Les effluves de diluant s’étaient évaporés dans l’air frais de la nuit. Le graff était terminé. Agrippé à dix mètres de hauteur sur la façade de l’immeuble parisien qu’il avait choisi en guise de toile, le jeune homme était trop proche pour juger du résultat, mais les signes qu’il ressentait ne le trompaient pas. La respiration qui s’accélère, cette fébrilité qui télégraphe en morse dans sa poitrine, le mélange d’envie de rire et de pleurer, autant de sensations qui accompagnaient l’excitation d’un graff réussi.

Muriel Zürcher. Robin des graffs. 2016

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Kika

Kika, la joyeuse maquilleuse, s’apprête à se marier avec Ramon, photographe voyeur, qu’elle trompe avec Nicholas, le beau-père de celui-ci. Trois ans auparavant, Ramon avait perdu sa mère et les deux hommes étaient restés liés.

Pedro Almodovar plonge le spectateur dans un univers délirant où l’absurde est la norme. Pas de cocaïne dans ce film mais des relations si tordues qu’un psychiatre expérimenté n’aurait pas assez d’une vie pour les dénouer. Kika trompe Ramon avec Nicholas ; Nicholas trompe Kika avec Amparo et d’autres jolies blondes ; ce qui fait dire aux deux amies : « il nous trompe. » Ramon fut le patient d’Andréa, plus dérangée que ceux qu’elle soigne (en témoigne la balafre qu’elle s’est faite elle-même au visage) devenue journaliste de choc pour son émission voyeuriste Le pire du jour. Juana, la bonne de Kika, semble secrètement amoureuse de sa patronne (les lesbiennes sont rares chez Almodovar) et son frère est un acteur de films pornographiques, qualifié de « subnormal », évadé de prison. Inceste, viol, sexe sont traités avec une légèreté déroutante. La scène de viol, doublement filmée par Almodovar et par un voyeur à sa fenêtre, est interminable. Pablo manifeste une énergie sexuelle pathologique qui contribue à rendre le passage ridicule et grotesque, tandis que Kika est d’un sang-froid à toute épreuve (« dépêche-toi, je n’ai pas que ça à faire »). A quatre sur le lit pour retirer l’homme de la femme, on croirait à un gag. Même le meurtre est ridiculisé : « Tuer, c’est comme se couper les ongles des pieds. »

Kika est une héroïne charmante aux vêtements colorés et aux coiffures changeant à chaque période de sa vie. Elle est maquilleuse, comme le sera Benigno, l’infirmier de Parle avec elle, ce qui rappelle le goût du réalisateur pour le travestissement. Aimable, pétillante et bavarde, elle est la princesse des contes de fées. Elle s’oppose en cela à Andréa, la méchante, la cruelle belle-mère, la sorcière, qui endosse tour à tour le costume de reine castratrice adepte du morbide et celui de martienne-insecte-voyeur, filmant toutes les scènes choc de sa vie. C’est sur son lit de mort que Kika rencontre Ramon, Beau au Bois dormant qu’elle réveille par deux fois. Le vrai mâle, c’est Nicholas, Barbe-Bleue, qui multiplie les maîtresses. Un mauvais sort semble avoir été jeté sur cette famille à qui il arrive des malheurs plus délirants les uns que les autres. Kika accuse la bague offerte par Ramon, ayant appartenu à sa mère et se débarrasse de l’objet maléfique pour mettre fin à l’enchainement des tourments.

A travers ce conte burlesque qui multiplie les pistes d’exploration du subconscient, Pedro Almodovar laisse entrevoir ses obsessions de réalisateur. Chaque personnage est en lien avec le milieu artistique : l’écriture, le maquillage, le show télévisé, la photographie, le film X, le chant lyrique… Les manuscrits circulent, on se trompe d’enveloppe et de destinataire, on lit les secrets des morts dans leurs cahiers intimes… Nicholas écrit pour Andréa mais par erreur, il lui envoie les prémices de son prochain roman au lieu de la trame du scénario demandé. Et le roman se confond avec la réalité, la révélant parfois comme si le réel était le brouillon de la fiction. « Remplace le nom de l’héroïne par le mien et cela deviendra mon autobiographie. » Fiction dans la fiction mais aussi film dans le film : le visionnage du Rôdeur enseigne la vérité sur la mort de la mère et le film du voyeur annonce celui du tournage de Filles et valises dans Etreintes brisées. Comme pour se détourner du drame et laisser au spectateur le soin d’imaginer et de juger, Almodovar choisit de ne pas développer l’essentiel : Kika, c’est avant tout l’histoire de deux hommes que deux femmes réunissent, d’une enquête policière non aboutie et d’une relation mère-fils étouffante et douloureuse.

Pedro Almodovar. Kika. Avec Victoria Abril, Peter Coyote, Veronica Forqué. 1993

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Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Enquête à Trentemoult

Déjà l’arrêt de tram Gare maritime me fait rêver, alors emprunter le navibus pour me rendre sur l’autre rive de Nantes, je ne me sentais plus. Trentemoult est un village de pêcheurs calme et coloré où il fait bon prendre un verre sur le port, en bord de Loire.

A chaque fois que je vais à Nantes, j’ai l’impression qu’on est tous en vacances, à croire que tout le monde fait le même métier que moi. En terrasse, le serveur fait son show (ah non en fait c’est un relou). A côté de nous fusent des conversations surréalistes (je n’aime pas trop employer ce noble mot pour décrire des choses aussi concrètes mais là je n’en vois pas d’autres) : « J’ai vingt ans de moins qu’elle, elle sait que ça ne va pas durer, je dors sur le canap’ et je m’entends bien avec son fils de dix-sept ans. » « Qu’est ce que tu nous as pécho encore ? Sérieux, elle met 1h30 à se ravaler la façade ? » « On a tous notre façon d’écrire : elle, jouera avec les mots tandis qu’une autre cherchera à t’emmener quelque part. » Dans le café, les serveurs improvisent une boîte de nuit à cinq heures de l’après-midi.

Lorsqu’on s’enfonce dans les petites ruelles de l’île, les touristes se font plus rares. Un autochtone nous indique les spécificités du village : le pendule, l’école en cuivre. Il paraît que la Reine Blanche (avec Catherine Deneuve) a été tournée sur l’île. Il connaît tout le monde ici, les touristes, on les repère. J’ai imaginé le scénario d’un roman policier : Meurtre à Trentemoult, village pittoresque : une pêcheur retrouvé sans vie, le lendemain de la kermesse de l’école. Aucun témoin.

A chaque coin de rue, un signe, un dessin, une fresque. Les couleurs chaudes se détachent sur le bleu du ciel. J’aime bien la complémentarité du bleu et de l’orange. Mes chambres ont longtemps été dans ces teintes. Celle que j’occupe actuellement est bleue avec des touches roses (je me suis retenue pour ne pas faire l’inverse). Dans tous les cas, ces fresques colorées et naïves confirment ma théorie : la beauté réside dans les contrastes. Comme les bruns aux yeux clairs et les blonds à la peau mate.

Et cette jolie maison violette qui semble se moquer d’elle-même avec son mobilier de jardin de la même couleur que les murs. Je suis sûre que la propriétaire est une vieille dame toute mignonne qu’on surnommerait Miss Purple (le violet, c’est tendance en ce moment, mais attention au total look, c’est pas moderne, ma chérie). Elle aurait un rôle très important dans le scénario du roman policier.

Amusant clin d’oeil au street artiste Banksy, cette oeuvre de l’inconnu mais non moins bon imitateur Bugsy. La petite fille représentée, sorte de fantôme qui pèserait sur l’île (tous les villageois savent mais aucun n’a parlé, c’est la loi du silence…) aurait un lien plus ou moins direct avec la mort du pêcheur.

Sous l’apparence naïve et festive de ces guirlandes, fanions et tressages, c’est sur cette place que le malin inspecteur de police trouvera la clé de l’énigme.

(Oui, je lis des romans policiers qui se passent dans de mignons petits villages pittoresques et j’ai même fait un escape game pendant les vacances : j’ai passé une heure enfermée dans le bureau d’un détective alcoolique, névrosé et schyzo.)