Premières lignes #28

Beau livre et travail de chercheur. Manuscrits, commentaires, retranscriptions, photographies, dessins, lettres, extraits d’œuvres. Grâce aux documents de la Bibliothèque Nationale de France, Antoine Compagnon, historien de la littérature, entre dans l’intimité d’une sélection d’écrivains français et décline le sentiment amoureux de Victor Hugo jusqu’à Annie Ernaux.

Les mots n’ont pas « la même couleur en passant une frontière », estimait Paul Morand. Ainsi le mot love lui semblait plus « secret », plus magique, plus troublant que le mot amour. Pourquoi pas ? Peut-être parce qu’amour nous vient du latin et que nous avons appris à conjuguer amare depuis notre plus jeune âge, à toutes les personnes, amo, amas, amat, amamus, amatis, amant et à tous les temps, amabam, amabo, amavi… Nous n’y voyons plus de mystère, de profondeur, d’infini, tandis que love, venu du vieil anglais, du haut allemand, et plus loin du sanscrit, contiendrait forcément du désir et de la pulsion, ce que l’on appelle très exactement de la libido. Amour, en somme, serait trop châtié.

Antoine Compagnon. Aimer l’amour, l’écrire. 2016

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

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Premières lignes #27

Secondé par l’historienne Cécile Berly, Benjamin Lacombe livre une version toute personnelle du mythe Marie-Antoinette. Il invente le carnet intime de cette reine qui n’a jamais pris la plume que pour envoyer de ses nouvelles à ses proches. Le récit fictionnel est entrecoupé de lettres authentiques et de documents lacombisés : recettes de cuisine, plans du Trianon, extraits d’opéra… Et cette alliance, portée par des illustrations gorgées de symboles à la fois poétiques et inquiétants, est toujours aussi séduisante.

Benjamin Lacombe. Marie-Antoinette : Carnet secret d’une reine. 2014

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Les vies extraordinaires d’Eugène

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Dès son premier roman, Isabelle Monnin s’inscrit dans la lignée de ces auteurs qui (se) racontent en train d’écrire. Le narrateur, jeune chercheur en Histoire parisien, entreprend le journal de ses fouilles : il tente de reconstituer la vie de son fils, Eugène, né grand prématuré et mort à quelques jours. Pendant un an, il rassemble les petits riens qui ont composé, si ce n’est la vie, du moins l’existence de son fils.

Dans ce roman douloureux, l’auteur s’interroge sur l’infiniment petit, l’échelle microscopique de la vie humaine. Comment faire le deuil de ce qui a été sans avoir vécu ? L’angoisse des parents d’Eugène de voir leur fils oublié renvoie à l’obsession originelle de laisser une trace de notre passage éphémère sur Terre. Le narrateur et sa femme ont deux manières différentes de porter le deuil : elle, se mure dans le silence (S’il n’y a plus rien à dire alors je ne parlerais plus). Lui, le taiseux du couple jusqu’alors, ne cesse plus de parler et d’écrire. Chaque page de son journal est datée en fonction de l’anniversaire de la mort d’Eugène, premier jour du deuil. Tous les deux s’imposent des défis, sortes de dépassements de soi en hommage au petit. La jeune femme coud des pantalons rouges pour chaque âge de la vie (jusqu’à quatre-vingt-seize ans) selon la stature moyenne des hommes. Le narrateur s’entraîne pour participer au marathon de New York en novembre, mois de naissance et de mort du bébé. Le salon de l’appartement se transforme en atelier de confection d’un côté, en terrain de course de l’autre. En faisant vivre ce qui n’a pas vécu, l’écriture est une tentative de reconquête de la parole. Cherchant ceux d’Eugène, le narrateur évoque les souvenirs de sa propre jeunesse. La semaine passée auprès du grand-père qui n’arrive pas à mourir est un retour aux sources, à la terre natale. Le jeune homme retrouve Mathieu, son ami d’enfance, bain de minuit dans la piscine des de Villedieu, ils ont à nouveau quinze ans. Dans le délire du grand-père Marcel, la figure d’Eugène le brave se superpose sur celle d’Alphonse, l’arrière-grand-père, rentré de la guerre à vingt-deux ans, estropié. Les générations se mêlent : le narrateur vient de perdre son fils, il s’apprête désormais à perdre son grand-père.

Le roman dans le roman, l’histoire d’Eugène dans le journal de son père, est un travail de recherche, un écrit historique, quasi-scientifique. Comme il a l’habitude de le faire dans son laboratoire, le narrateur s’appuie sur des faits. Il dresse d’abord la bibliographie puis rassemble les documents dont il a besoin pour reconstituer la vie du petit : photos, interviews, émissions de radio, mails, plan de quartier, liste d’enfants inscrits à la crèche… L’abondance des documents et des chiffres (le père est professeur de mathématiques) intégrés au texte interroge sur la porosité entre les genres littéraires. Le fictionnel réside là où on ne l’attend pas. Parmi les statistiques sur les chances des enfants prématurés, les adresses des futurs camarades du bébé, les interviews des infirmières, se glissent les vies extraordinaires d’Eugène, peintre ou médecin. Le roman est à la fois le texte que le narrateur est en train d’écrire, dont il nous livre l’intégralité, et le livre que nous lisons. A travers le journal du père, Isabelle Monnin raconte la souffrance du couple, leur isolement, leur grande tendresse mais aussi une vie d’adolescent dans les années quatre-vingts, une famille passionnée par le sport, des anecdotes amusantes (le trafic de dédicaces récoltées au salon du livre)… Et pourtant la sentence finale Mais nous ne sommes pas dans un livre est un véritable renversement entre réalité et fiction, document et roman.

L’auteur révèle dans ce premier roman ses obsessions d’écrivain enfermées dans la case 21710 du columbarium du cimetière du Père-Lachaise : la terre natale, les générations, la perte de l’enfant, la dignité de la souffrance, le deuil comme puissance créatrice.

Isabelle Monnin. Les Vies extraordinaires d’Eugène. 2010

Women de Lettres

Roman lu dans le cadre du Challenge Femmes de Lettres

Auteure du XXIe siècle

Le challenge est proposé par Les Livres de George d’après une idée de Céline du Blog Bleu. Il s’agit de lire des auteurs féminins (ou auteures) du XVIIe au XXIe siècle et de partager nos billets. Modalités du challenge, participants et liens vers les lectures sur le blog de George.

Premières lignes #5

Rien ne s’oppose à la nuit fait partie de ces romans que j’ai lus très rapidement sans savoir si c’était par intérêt ou par mécanisme. Delphine de Vigan s’inscrit dans la lignée des auteurs qui s’écrivent en train d’écrire et qui écrivent leur famille pour comprendre pourquoi ils en sont venus à écrire. Même si je suis toujours un peu gênée par l’aspect thérapeutique de l’écriture, j’apprécie le travail de recherche et l’appui sur le document vivant (lettres, témoignages, enregistrements…). L’auteur parvient à faire de ses proches des personnages romanesques avec un style très agréable à lire, alors que le sujet est pourtant très douloureux.

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Ma mère était bleue, d’un bleu pâle mêlé de cendres, les mains étrangement plus foncées que le visage, lorsque je l’ai trouvée chez elle ce matin de janvier. Les mains comme tachées d’encre, au pli des phalanges. Ma mère était morte depuis plusieurs jours. J’ignore combien de secondes voire de minutes il m’a fallu pour le comprendre, malgré l’évidence de la situation (ma mère était allongée sur son lit et ne répondait à aucune sollicitation), un temps très long, maladroit et fébrile, jusqu’au cri qui est sorti de mes poumons, comme après plusieurs minutes d’apnée.

Delphine de Vigan. Rien ne s’oppose à la nuit. 2011

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Les gens dans l’enveloppe

Album de photographies anciennes

 

A partir d’une sélection de photographies achetées auprès d’un brocanteur, Isabelle Monnin, romancière et enquêtrice et Alex Beaupain, auteur-compositeur-interprète, proposent une œuvre triptyque : le roman, l’enquête, le disque.

La gamine grandit seule. Le père est silencieux. La mère est partie. La grand-mère vieillit. Ce drame sourd, enlisant, c’est la tragédie de la vie quotidienne, banale, et en cela universelle et passionnante d’une famille reconstituée grâce aux photographies sans légendes abandonnées dans la maison des origines.

L’histoire visuelle : le texte, les jeux typographiques, la télévision, les photographies, les arrêts sur image (les nouvelles boucles d’oreilles de Michelle), le portrait de Laurence … s’accompagne d’une histoire sonore : le disque dans l’enveloppe, le téléphone qui ne sonne jamais, le répondeur qui n’enregistre pas de message, les poèmes, les lettres de Laurence … Alex Beaupain laisse entendre les voix et les générations, l’enlisement et les désirs d’évasion des personnages inventés par Isabelle Monnin, interprétés par leurs doubles franc-comtois.

Les gens dans l’enveloppe, succession de moments figés par l’objectif du photographe, retrouvent la fluidité du cours de leurs vies. Mais le roman garde la sécheresse des images saccadées : phrases courtes, constance du présent, syntaxe déconstruite, associations d’idées … imitent les conversations interrompues et le flux décousu de la pensée qui dévoile les émotions profondes et les souffrances cachées. Les photographies, traces matérielles des souvenirs, sont émiettées et ingérées par Mamie Poulet, attendant la mort, pour que, définitivement, ils fassent partie d’elle. Seule la photographie de Hans, l’Autre, l’étranger, l’être secrètement, douloureusement aimé, jamais oublié, est jalousement préservée.

Au cours de l’enquête, l’auteur part à la rencontre de ses personnages. La famille inventée et la famille M. se superposent. D’ailleurs la gamine au pull rayé qui a inspiré le personnage de Laurence s’appelle réellement Laurence, étrange coïncidence. La mention du barrage du Châtelot et la photographie du clocher du village permettent de situer le berceau des M. à Clerval. Isabelle Monnin est elle-même originaire du plateau du Haut-Doubs. L’enquête devient double enquête : partir à la rencontre de la famille M., du village, de la maison, des habitudes mais aussi retrouver sa propre enfance, reconstituer les souvenirs, rendre hommage à Odette, la grand-mère très peu connue, le grand-oncle mort à la guerre dont on a oublié le prénom. Dans cette enquête-miroir aux allures de journal intime, les voix et les souvenirs se confondent. Les voisins et les membres de la famille M. livrent des récits intimes. En filigrane, le cours du Doubs, la mort de la sœur et la perte de l’enfant hantent l’auteur. Le voyage dans le temps et dans l’espace proposé par Isabelle Monnin et Alex Beaupain, véritable retour aux sources, est une célébration de la simplicité, mille fois plus romanesque que le roman lui-même.

Isabelle Monnin. Les Gens dans l’enveloppe. 2015