Premières lignes #44

Dans un village de Mayenne, ce genre de village qui, concentré autour de son Café, ne semble pas avoir subi la succession des époques, sept amis rendent visite alternativement à Fauvette et Étienne. Le vieux couple habite une maison silencieuse à l’orée de la forêt. Chaque jour, un de leurs proches franchit le seuil, ouvre les volets, change l’eau des fleurs, dresse la table, termine les mots croisés laissés sur la table… Une promesse secrète semble avoir attribué une tâche à chacun.

Ambiance silencieuse pour ce roman, récompensé par le Prix Médicis, qui célèbre tout en pudeur le pouvoir de la mémoire et les liens tissés entre mer et terre.

« La visite, » murmure Étienne Pradon. Fauvette ne répond pas. Assise à la table aux coquelicots, elle remplit ses grilles, des lettres de case en case jusqu’à en oublier le temps. Lorsqu’elle est dans son jeu, Fauvette n’écoute rien de la maison. Ni les pas de son mari dans le couloir, ni la petite horloge suisse, ni leur silence, ni aucun des bruits du dehors. Étienne marche vers la penderie. Il dit que la veilleuse du grenier vient de s’éteindre, qu’il faut remplacer l’ampoule, qu’il doit en rester une neuve dans le carton à électricité. Il parle comme ça, tout haut, pour lui seul comme à son habitude. Puis il s’arrête contre la porte et se tourne vers elle en disant : « La visite. »

Sorj Chalandon. Une promesse. 2006

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

 

Les vies extraordinaires d’Eugène

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Dès son premier roman, Isabelle Monnin s’inscrit dans la lignée de ces auteurs qui (se) racontent en train d’écrire. Le narrateur, jeune chercheur en Histoire parisien, entreprend le journal de ses fouilles : il tente de reconstituer la vie de son fils, Eugène, né grand prématuré et mort à quelques jours. Pendant un an, il rassemble les petits riens qui ont composé, si ce n’est la vie, du moins l’existence de son fils.

Dans ce roman douloureux, l’auteur s’interroge sur l’infiniment petit, l’échelle microscopique de la vie humaine. Comment faire le deuil de ce qui a été sans avoir vécu ? L’angoisse des parents d’Eugène de voir leur fils oublié renvoie à l’obsession originelle de laisser une trace de notre passage éphémère sur Terre. Le narrateur et sa femme ont deux manières différentes de porter le deuil : elle, se mure dans le silence (S’il n’y a plus rien à dire alors je ne parlerais plus). Lui, le taiseux du couple jusqu’alors, ne cesse plus de parler et d’écrire. Chaque page de son journal est datée en fonction de l’anniversaire de la mort d’Eugène, premier jour du deuil. Tous les deux s’imposent des défis, sortes de dépassements de soi en hommage au petit. La jeune femme coud des pantalons rouges pour chaque âge de la vie (jusqu’à quatre-vingt-seize ans) selon la stature moyenne des hommes. Le narrateur s’entraîne pour participer au marathon de New York en novembre, mois de naissance et de mort du bébé. Le salon de l’appartement se transforme en atelier de confection d’un côté, en terrain de course de l’autre. En faisant vivre ce qui n’a pas vécu, l’écriture est une tentative de reconquête de la parole. Cherchant ceux d’Eugène, le narrateur évoque les souvenirs de sa propre jeunesse. La semaine passée auprès du grand-père qui n’arrive pas à mourir est un retour aux sources, à la terre natale. Le jeune homme retrouve Mathieu, son ami d’enfance, bain de minuit dans la piscine des de Villedieu, ils ont à nouveau quinze ans. Dans le délire du grand-père Marcel, la figure d’Eugène le brave se superpose sur celle d’Alphonse, l’arrière-grand-père, rentré de la guerre à vingt-deux ans, estropié. Les générations se mêlent : le narrateur vient de perdre son fils, il s’apprête désormais à perdre son grand-père.

Le roman dans le roman, l’histoire d’Eugène dans le journal de son père, est un travail de recherche, un écrit historique, quasi-scientifique. Comme il a l’habitude de le faire dans son laboratoire, le narrateur s’appuie sur des faits. Il dresse d’abord la bibliographie puis rassemble les documents dont il a besoin pour reconstituer la vie du petit : photos, interviews, émissions de radio, mails, plan de quartier, liste d’enfants inscrits à la crèche… L’abondance des documents et des chiffres (le père est professeur de mathématiques) intégrés au texte interroge sur la porosité entre les genres littéraires. Le fictionnel réside là où on ne l’attend pas. Parmi les statistiques sur les chances des enfants prématurés, les adresses des futurs camarades du bébé, les interviews des infirmières, se glissent les vies extraordinaires d’Eugène, peintre ou médecin. Le roman est à la fois le texte que le narrateur est en train d’écrire, dont il nous livre l’intégralité, et le livre que nous lisons. A travers le journal du père, Isabelle Monnin raconte la souffrance du couple, leur isolement, leur grande tendresse mais aussi une vie d’adolescent dans les années quatre-vingts, une famille passionnée par le sport, des anecdotes amusantes (le trafic de dédicaces récoltées au salon du livre)… Et pourtant la sentence finale Mais nous ne sommes pas dans un livre est un véritable renversement entre réalité et fiction, document et roman.

L’auteur révèle dans ce premier roman ses obsessions d’écrivain enfermées dans la case 21710 du columbarium du cimetière du Père-Lachaise : la terre natale, les générations, la perte de l’enfant, la dignité de la souffrance, le deuil comme puissance créatrice.

Isabelle Monnin. Les Vies extraordinaires d’Eugène. 2010

Women de Lettres

Roman lu dans le cadre du Challenge Femmes de Lettres

Auteure du XXIe siècle

Le challenge est proposé par Les Livres de George d’après une idée de Céline du Blog Bleu. Il s’agit de lire des auteurs féminins (ou auteures) du XVIIe au XXIe siècle et de partager nos billets. Modalités du challenge, participants et liens vers les lectures sur le blog de George.

Premières lignes #14

Au détour d’une rue, Elina, une adolescente de treize ans, perd brutalement sa maman. Depuis l’accident, elle se mure dans le silence et s’oublie dans la course à pied. Au Jardin des Plantes, la jeune fille rencontre Violette, une femme en fauteuil roulant, qui devient une véritable amie. Roman douloureux et poétique sur le manque et le deuil mais aussi l’adolescence, l’amitié et l’espoir. Auteur très sensible qui écrit pour trouver sa place dans le monde, rencontrée au Salon du livre de Montreuil.

Je n’ai jamais su exactement comment c’était arrivé, j’ai entendu tant de versions différentes que j’ai fini par les oublier toutes. Assez d’histoires. J’ai beau me rappeler chaque détail de ce qui a précédé l’accident, ce qui s’est passé ensuite, hors de mon champ visuel, restera toujours aussi flou. Tu m’as accompagnée chez papa et nous nous sommes dit à la semaine prochaine. Je ne t’ai pas recommandé de faire bien attention sur la route, ce sont les parents qui répètent ce genre de choses aux enfants et non l’inverse. Tu souriais quand tu m’as fait signe au coin de la rue. Puis tu as tourné. Ensuite, je ne sais plus rien. J’ignore si tu as roulé paisiblement ou allègrement, si tu étais plutôt contemplative ou joyeuse, juchée sur ta bicyclette. Soudain, tout s’est arrêté, je ne sais pas pourquoi ni comment. Il y a tant de manières de poser un point final.

Fanny Chiarello. La vitesse sur la peau. 2016

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Premières lignes #5

Rien ne s’oppose à la nuit fait partie de ces romans que j’ai lus très rapidement sans savoir si c’était par intérêt ou par mécanisme. Delphine de Vigan s’inscrit dans la lignée des auteurs qui s’écrivent en train d’écrire et qui écrivent leur famille pour comprendre pourquoi ils en sont venus à écrire. Même si je suis toujours un peu gênée par l’aspect thérapeutique de l’écriture, j’apprécie le travail de recherche et l’appui sur le document vivant (lettres, témoignages, enregistrements…). L’auteur parvient à faire de ses proches des personnages romanesques avec un style très agréable à lire, alors que le sujet est pourtant très douloureux.

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Ma mère était bleue, d’un bleu pâle mêlé de cendres, les mains étrangement plus foncées que le visage, lorsque je l’ai trouvée chez elle ce matin de janvier. Les mains comme tachées d’encre, au pli des phalanges. Ma mère était morte depuis plusieurs jours. J’ignore combien de secondes voire de minutes il m’a fallu pour le comprendre, malgré l’évidence de la situation (ma mère était allongée sur son lit et ne répondait à aucune sollicitation), un temps très long, maladroit et fébrile, jusqu’au cri qui est sorti de mes poumons, comme après plusieurs minutes d’apnée.

Delphine de Vigan. Rien ne s’oppose à la nuit. 2011

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