Elmet

Quelque part entre Londres et Edimbourg, sur une terre oubliée appelée Elmet, entre la forêt et la voie de chemin de fer, vivent John, un ancien homme de main à la puissance physique réputée dans toute la région, et ses deux enfants, adolescents, Cathy et Daniel. Le trio vit de la chasse et de quelques achats effectués en ville, mais surtout de café, de musique, de balades en forêt et de silence. John et ses enfants survivent dans ce monde jusqu’au jour où M. Price, propriétaire terrien, les menace d’expulsion et tente de les faire chanter.

Certains ont suggéré que ce n’est pas une expérience visuelle qu’elles [les baleines] cherchent, mais sensuelle. Lorsqu’elles bondissent hors de l’eau, elles sentent enfin toute la taille et le poids de leur corps. […] La baleine continue à penser à ce bond, elle y pense de plus en plus, jusqu’à ce que le besoin devienne irrésistible et qu’elle jaillisse de l’océan pour y retourner l’instant d’après. Selon moi, ton père est comme les grandes baleines. Quand il se bat, c’est comme un de leurs sauts. […] Il en a besoin.

Elmet est un roman de survie dans lequel l’attachement à la terre joue un rôle essentiel. Elmet est une terre ingrate, oubliée des pouvoirs politiques, mais non hostile. John a su y construire un havre de paix en lisière de forêt, isolé de la civilisation, après la disparition de sa femme, figure fugitive qui allait et venait pendant l’enfance de Cathy et Daniel et dont le lecteur n’a pas connaissance des activités. John a su aimer et protéger ses enfants mais la puissance de ses poings ne peut résoudre tous les conflits. Cathy et Daniel vivent dans un éternel non-dit : le silence, les mystères et les accords tacites semblent régner sur Elmet, une terre rendue violente par son appropriation par des exploitants sans scrupules, des jalousies anciennes et l’appât du gain et du pouvoir. Cathy et Daniel, élevés par leur grand-mère, ont subi les allers et venues de leurs parents sans en comprendre la raison, le but et les enjeux. Quant au lecteur, il ignore tout de la mère des enfants et de Vivien, cette étrange voisine qui s’occupe de l’éducation de Daniel.

Gallimard/Babelio Rencontre du 7 janvier chez Gallimard

Fiona Mozley centre son roman autour du personnage de Cathy et fait de son corps, ainsi que de celui de son père, des monnaies d’échange qui rendent le texte très physique. Alors que les poings du père sont loués par les propriétaires de la région, le corps de Cathy promet de devenir aussi puissant que celui de John. Toutefois sa féminité le rend désirable auprès des hommes et son intimité est alternativement pointée du doigt, mise à nu et abusée. La violence faite au corps va crescendo depuis les agressions des camarades de classe des enfants jusqu’au déchaînement inouï de la scène finale en passant par le dépècement des animaux et les combats de John.

Fiona Mozley signe un drame à la fois viscéral et silencieux d’une violence glaçante. L’histoire de John, Cathy et Daniel qui se protègent les uns les autres comme ils peuvent, s’inscrit dans un espace-temps indéfini qui confère une universalité au roman. Au cours de la rencontre chez Gallimard, la jeune autrice reconnaît avoir réduit considérablement son texte et préféré lancer des pistes non-explorées (comme la question du genre de Daniel) plutôt que de tout expliquer. Un premier roman, écrit en pleine rédaction de thèse d’Histoire, qui se lit à la fois dans l’écœurement et l’avidité.

Fiona Mozley. Elmet. 2020

Premières lignes #2

Voici les premières lignes (elles constituent l’envoi) d’Une Simple lettre d’amour de Yann Moix. Ce roman m’intrigue depuis sa sortie l’an dernier, je le feuillette à chaque fois que j’entre dans une librairie mais je n’ai toujours pas osé le lire. Je me soupçonne trop romantique pour risquer de me prendre une claque pareille. Je ne connais pas le personnage médiatique, je crois savoir qu’on le trouve détestable. Mais ce qui m’a intrigué chez cet auteur, c’est que, lycéen, il avait écrit une lettre d’amour de 800 mètres depuis le lycée Jean Zay à Orléans jusqu’au lycée Pothier où j’ai commencé mes études.

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Une femme, quand elle aime, se fait accroire que son dernier amour en date est confondu avec son amour ultime ; elle appelle « homme de sa vie » un être humain qu’elle tentera, à force de mille contorsions, de mille arrangements, de mille dénis, d’inscrire dans une figure idéale. Tandis qu’un homme, quand il aime, aime toujours déjà ailleurs ; il appelle « femme de sa vie » la prochaine femme qu’il rencontrera – il vaque de brouillons en brouillons. La définitive, pour lui, est incessamment la suivante.

Il est toujours bon d’écrire aux femmes que l’on aime. Ne serait-ce que pour les avertir, une fois la rupture consommée, pourquoi elles font bien de fuir ceux qui leur ont menti, les ont bernées, les ont parfois trompées pendant si longtemps. Il en va de leur départ comme de la mer, lorsque celle-ci se retire : on s’aperçoit de ce qui se cachait sous les flots. Des bidons d’essence, de vieux pneus, des bestioles décharnées.

Pourquoi ne pas avouer, une bonne fois pour toutes, que les hommes sont des tricheurs, des hypocrites, des manipulateurs, des cyniques, des lâches et des faux-monnayeurs, bref : des salauds ?

Dès lors qu’ils sont aimés, cela leur donne des ailes pour faire valoir cet amour dans d’autres bras, contre d’autres poitrines, entre d’autres cuisses. Aimer un homme, c’est fabriquer un infidèle. L’amour qu’il reçoit, il le transmute sans répit en assurance divine, en immunité frimeuse, en fière arrogance. En garantie d’être aimé ailleurs.

Je sens doucement poindre un horizon plus apaisé, plus lumineux, où l’amour serait un peu moins trompé, un peu moins fugitif, un peu moins coupable. Cela s’appelle s’avancer dans le temps. Par fidélité avec celui que je fus, que je fus longtemps, que j’aimerais ne plus être, ne plus avoir à être, voici la lettre (imaginaire ?) d’un jeune homme de 27 ans à une femme qu’il crut aimer, quand bien sûr il n’aimait que lui- même.

Yann Moix. Une Simple lettre d’amour. 2015

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Amours

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Dans la demeure bourgeoise des Boisvaillant en bord de Cher, Anselme, le notaire, abuse de Céleste, la jeune bonne, qui tombe enceinte. En mal d’héritier, Victoire, la maîtresse de maison, décide d’adopter l’enfant.

Léonor de Récondo forme un trio de douceur composé de la maîtresse de maison, de la jeune bonne et d’Adrien, l’enfant, le fils commun. Un soir, cherchant l’enfant, Victoire surprend le fils dans les bras nus de sa mère et trouve sa place instinctivement fondue à leurs côtés. Dès lors, rempart contre la violence du monde des hommes, contre le mari, contre le maître violeur, contre les règles strictes du monde social, la famille recomposée se retrouve chaque nuit. Très vite, le petit garçon devient prétexte et le trio se réduit au couple Céleste – Victoire. Tout est naturel dans cette passion hors du temps vécue dans la petite chambre de bonne de Céleste, sur le lit de fer. Ni l’homosexualité, ni l’écart des conditions sociales ne sont un obstacle tant l’amour que ressentent les deux femmes est pur et naturel. L’auteur décrit une passion féminine sans aucun voyeurisme. La douceur et la chaleur des corps prennent le pas sur le caractère sexuel des scènes d’amour.

C’est une passion muette, qui n’explosera jamais et qui laisse croire au bonheur éternel. Des cris, des larmes, une seule fois, au retour de voyage, mais très vite étouffés. Le séjour à Paris marque le paroxysme de l’histoire d’amour. Victoire revêt Céleste d’une de ses robes ; la distinction sociale n’existe plus ; l’illusion d’égalité est totale. Dans l’anonymat de la foule parisienne, chez Maxim’s, les deux femmes peuvent s’aimer au grand jour et ne se privent pas de savourer l’instant magique.

Plus qu’une passion amoureuse, c’est une véritable révélation de soi que narre Léonor de Récondo. Lorsque Victoire surprend Céleste dans sa chambre, elle est fascinée par son corps respirant la bonne santé et appelant la maternité. Et pour la première fois, la comparant à celle de Céleste, elle contemple sa propre nudité dans son miroir. Jusqu’à présent, elle n’a eu qu’une vision parcellaire de ce corps qu’on lui a enseigné à cacher, corseter, étouffer. Brûlant ses corsets en un feu de joie improvisé dans le jardin par les domestiques habitués aux fantaisies de la patronne, Victoire devient une femme libre et se plaît à le crier à son mari, qui ne doutait pas qu’elle l’était déjà. Avec sa maîtresse, Céleste découvre les plaisirs du corps, elle qui n’a connu que les viols d’Anselme. Victoire, de son côté, apprend à aimer la nudité des corps et leur contact, ce qu’elle nommait, jusqu’à la révélation, l’enchevêtrement immonde. Dans ce secret cocon de tendresse, bonheur de l’intimité toujours décrit au présent de narration, la fatalité de la condition sociale dans un monde corseté paraît d’autant plus cruelle.

Léonor de Récondo. Amours. 2015

Women de Lettres

Roman lu dans le cadre du Challenge Femmes de Lettres

Auteure du XXIe siècle

Le challenge est proposé par Les Livres de George d’après une idée de Céline du Blog Bleu. Il s’agit de lire des auteurs féminins (ou auteures) du XVIIe au XXIe siècle et de partager nos billets. Modalités du challenge, participants et liens vers les lectures sur le blog de George.