L’Apparition

Jacques (Vincent Lindon) est grand reporter pour Ouest France. Alors qu’il vient de perdre son plus cher ami, photographe de guerre, et s’enferme dans la solitude et la culpabilité, il reçoit un étrange appel du Vatican : l’Evêque lui propose de rejoindre une commission d’enquête canonique et de constituer un dossier sur les prétendues apparitions de la Vierge dans le sud-est de la France. Le journaliste rencontre alors la communauté religieuse du village alpin, où se rassemblent des milliers de pèlerins, ainsi que la célèbre voyante, Anna, une jeune fille de dix-huit ans.

L’Apparition est la rencontre entre le monde du journalisme et des enquêtes de terrain et celui de la religion, de la foi catholique en particulier. Jacques appartient au premier : il croit aux faits, aux preuves et cherche la vérité. La communauté religieuse, elle, admet les faits surnaturels dans la mesure où ils sont validés par l’Evêque. Jacques apprend que dans la tradition catholique, une tâche de sang de groupe sanguin AB+ est généralement attribuée au Christ et ce genre d’acceptation non-scientifique, bien loin de ses méthodes personnelles d’investigation, bouleverse ses certitudes. Au contact d’Anna, qui fait immédiatement confiance au journaliste, Jacques évolue, admet une part de mystère et, loin de trouver toutes les réponses, accepte de se poser une multitude de questions. L’Apparition interroge sur les différentes manières de croire et sur les signes et leurs sens. « Vous croyez aux signes, maintenant ? »

La Vierge du Houras, Laruns (Pyrénées-Atlantiques). 2017

L’Apparition s’inscrit dans la spiritualité mais ne néglige pas la matérialité des choses. Les icônes et les chapelets envahissent l’écran et le Père Anton représente l’exploitation commerciale du message de paix et d’amour délivré par la Vierge. Dans la tradition catholique, toucher les objets du culte est un geste sacré : Anton demande à Anna de toucher les effigies de la Vierge qu’il s’apprête à envoyer aux quatre coins du monde ; elle-même est révérencieusement effleurée par une multitude de pèlerins lors de ses sorties à l’église. L’Apparition fait la part belle au corps et aux sens. Corps comme objet de culte ou symbole de martyre mais aussi mains qui se serrent en prison ou à l’église. Alors que ses oreilles font souffrir Jacques, sa vue, brouillée par la tristesse et les plaques de carton qui couvrent ses fenêtres, se dévoile peu à peu. Yeux, vue, vision, regard, c’est ce qui consume Anna et ce que le réalisateur réclame de Vincent : « Donne-moi ton regard. » Ce sont ces échanges de regards qui semblent nourrir des personnages qui quittent la table du restaurant ou refusent de s’alimenter.

Car L’Apparition est avant tout la rencontre entre deux personnages, Jacques et Anna, qui s’élisent alors qu’ils appartiennent à deux mondes très différents. Le journaliste enquête sur une jeune fille esseulée, une adolescente baladée de foyers en familles d’accueil. Il y a quelque chose de touchant dans l’élection de ces deux êtres que tout semble opposer : le sexe, l’âge, la religion, le cadre familial et social. Pourtant ils ont un point commun indéniable : Jacques et Anna ont connu une histoire d’amitié si fusionnelle que, dans chacun des cas, l’un s’est sacrifié pour l’autre. Et c’est à cette amitié exceptionnelle que le journaliste dédie sa quête.

Xavier Gianolli signe un film original, d’une émotion pudique, qui réunit un grand acteur et un sujet foisonnant : la communauté religieuse et la question de la foi. L’Apparition est un récit qui marque et touche en profondeur, qui fait réfléchir sur la quête de la vérité mais surtout sur la sincérité et l’élection inexplicable de certaines relations humaines.

Xavier Gianolli. L’Apparition. Avec Vincent Lindon et Galatea Bellugi. 2018

Femmes au bord de la crise de nerfs

A bout de nerfs, Pepa attend désespérément un appel d’Ivan, son amant qui vient de la quitter. Elle reçoit la visite de son amie Candela qui, elle, vient d’apprendre que son amant est un terroriste chiite. Quant à Marisa et Carlos, le fils d’Ivan, ils visitent l’appartement que Pepa s’apprête à louer…

Recette almodovarienne de gaspacho : tomates, concombre, poivron, basilic, oignon, sel, poivre, huile d’olive (les somnifères en moins !)

Femmes au bord de la crise de nerfs est un concentré de la philosophie d’Almodovar. Un peu malgré elle, les femmes abandonnées, trompées, dupées, se liguent contre le mâle dominant. Doublure de film, Ivan voit défiler des figures cinématographiques plus séduisantes les unes que les autres. Dans la vie, il est entouré de charmantes hystériques qui, toutes, veulent sa peau : Lucia, l’ex-épouse internée, Pepa, l’actrice femme du monde, Paulina, l’avocate féministe et castratrice. Almodovar condamne la lâcheté du séducteur. Ivan roucoule mais il est incapable de faire face à ses responsabilités. Pour Candela, le pire n’est pas d’avoir fréquenté un terroriste mais qu’il se soit servi d’elle. Certains hommes, un peu ridiculisés, se rangent du côté des femmes blessées. Le chauffeur de taxi sentimental et attentionné, au service de Pepa, mais aux limites bien définies : « Je suis taxi, pas chasseur de primes. » Et Carlos qui ne sait plus où donner de la tête parmi ces femmes qui s’évanouissent dans ses bras et s’habillent devant lui. Par son jeune âge, Carlos appartient au camp du sexe opposé mais n’en manifeste pas moins des prédispositions à la domination, à l’image de son père. Ces femmes en furie, que les hommes ne comprennent pas, établissent, en un joyeux retournement de situation, des vérités générales déroutantes : « La mécanique, c’est plus simple que la psychologie masculine. On peut comprendre une moto, un homme, jamais. »

Almodovar exploite tout le potentiel dramatique de la femme que l’on quitte. La délaissée est un élément narratif explosif dont les émotions sont décuplées. Abandonnée par Ivan, Pepa avale des somnifères, fait valser téléphone et répondeur, passe quantité de coups de fil, entre, sort, se dispute, se change, passe la nuit à espionner, poursuit des taxis en fuite… L’état de son appartement au réveil de Marisa témoigne bien de l’agitation hystérique de ces deux derniers jours : trois hommes endormis (réécriture féministe des contes d’antan), des vitres brisées, du gaspacho renversé, le lit incendié… Il faudra faire venir la femme de ménage. Comme souvent chez le maître espagnol, lieux et personnages entretiennent des liens étroits. Séparée, Pepa ne veut plus vivre dans l’appartement partagé avec Ivan, qu’elle a pourtant aménagé avec chic : immense verrière, terrasse surdimensionnée aux allures de jardin suspendu… La valise de l’amant dont on cherche à se débarrasser, marque du rejet de son propriétaire, véritable leitmotiv, est source de malentendus entre les personnages. La trame narrative qui peut apparaître délirante est en réalité une suite de coïncidences burlesques qui convergent toutes vers Ivan, point focal, élément tantôt à sauver, tantôt à éliminer.

Au delà des débordements hystériques, du goût pour l’absurde et de l’esthétique comique (les boucles d’oreille cafetières de Candela, les coiffures extravagantes de Lucia…), Almodovar amorce une réflexion sur la complexité des femmes en furie ou au désespoir (émouvante image de Pepa qui écoute le doublage d’Ivan comme s’il s’adressait à elle – le pouvoir du cinéma !) mais toujours apaisées par la solidarité de leur camp.

Pedro Almodovar. Femmes au bord de la crise de nerfs. Avec Carmen Maura, Antonio Banderas, Julieta Serrano. 1988

Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Aurore

Séparée, seule auprès de deux filles qui grandissent, Aurore voit son corps vieillir et s’indigne contre les médecins qui n’ont encore rien trouvé contre les bouffées de chaleur. Aurore est un film de femmes sur les femmes. Quatuor parfois en conflit mais toujours en amour : la meilleure amie, la mère pré-ménopausée, la fille aînée enceinte, la cadette amoureuse. La vie d’Aurore se partage entre son intérieur, ses filles, sa meilleure amie et son travail de serveuse, jusqu’au jour où elle retrouve Totoche par hasard, son premier amour qu’elle n’a pas eu la patience d’attendre pendant son service militaire. Ces retrouvailles (à moins que ce ne soient les bouffées de chaleur) donnent l’énergie de tout envoyer valser et d’assumer ce corps qui perd son stock d’ovocytes. Ca vous amuse de briser des couples inconnus ? C’est méchant mais qu’est-ce que ça fait du bien. Après une petite vengeance bien méritée, Aurore est soulagée de quitter son crétin de nouveau patron qui l’avait gardée comme si elle faisait partie des meubles et insiste pour la surnommer Samantha. Confrontée au monde du chômage, Aurore rencontre des femmes qui, comme elle, subissent des sautes d’humeur, sont assaillies par des bouffées de chaleur, ne finissent pas leurs phrases, sont victimes de discriminations en tout genre. Jusqu’à cette communauté de vieilles femmes qui partagent les retraites pour payer le personnel, belle leçon de vie tant elles assument leur âge, resplendissent et respirent la joie. Et cet amour pour Totoche qui renaît et redonne l’envie d’être belle dans cette jupe en plastique, sous l’œil bienveillant des enfants.

Aurore est un film drôle et touchant à la fois, chaleureux et coloré, qui fête bien le commencement d’une nouvelle journée. Sans engagement marqué mais tout de même contre les carcans sexistes, une leçon de solidarité entre femmes de générations différentes, qui fait la part belle aux relations filiales et amicales, et plus discrètement, amoureuses. A cinquante-deux ans, Agnès Jaoui n’a jamais été aussi rayonnante.

Blandine Lenoir. Aurore. Avec Agnès Jaoui. 2017

Les Proies

Paul Cézanne. Nature morte au compotier. 1879

Huis clos dans un pensionnat pour jeunes filles, isolé en forêt, où le caporal John McBurney (Clint Eastwood), Nordiste blessé pendant les derniers jours de la guerre de Sécession, est recueilli et soigné par les belles Sudistes, les unes ravies par l’homme, les autres offusquées par l’ennemi. Le projet de remettre le prisonnier, une fois rétabli, aux autorités, est tacitement abandonné. Le prédateur manipule ses proies et s’exerce à différentes formes d’amour : la sensualité naissante avec Carol, le romantisme virginal avec Edwina, la paternité incestueuse avec Amy, les derniers élans séducteurs de la maturité avec Martha. Les quatre amoureuses se croisent, se défient, se surprennent, ouvrent des portes, condamnent des fenêtres, montent et descendent des escaliers : le pensionnat devient un véritable théâtre où se jouent les émotions et les drames intimes des personnages. La jalousie divise la communauté. McBurney est à la fois captif, à la merci de ses hôtes, enfermé, portes et fenêtres, dans le salon de musique, et maître du jeu ; les femmes sont tour à tour victimes du séducteur, prisonnières de leurs propres angoisses et manipulatrices. On ne sait plus très bien qui sont les proies tant les rôles, chasseur et gibier, sont redistribués. L’atmosphère devient pesante ; la situation, insoutenable ; rétablir l’ordre est une question de survie ; c’est une lutte à mort. Le cercle des femmes, communauté exclusive, se resserre autour de la table ronde du déjeuner, étouffant les individualités, s’arrachant le mâle et finissant par chasser d’un commun accord, cruel et impitoyable, véritable castration, l’intrus qui bouleverse l’équilibre.

Don Siegel. Les Proies. Avec Clint Eastwood. 1971