Bellefleur

Les Bellefleur, famille d’origine française, exercent leur pouvoir en Amérique, dans l’Etat de New York. Ils possèdent un vaste domaine au bord du Lac Noir et règnent depuis les hautes tours et les mille pièces du manoir qui porte leur nom, érigé par l’ancêtre Raphaël.

On n’a guère l’occasion de pénétrer dans un château tel que le manoir des Bellefleur. Lorsque l’on pousse les lourdes portes, ouvertes au public qu’en de rares occasions comme les anniversaires des aïeux, de la petite dernière ou le conseil de famille réuni par Leah, on découvre des enfilades de pièces, d’innombrables chambres et de majestueux escaliers. Dans cette vaste demeure, grouille tout un petit monde : l’aristocratique famille, les serviteurs et une ribambelle d’animaux domestiques ou indésirables.

Aucune expérience humaine, pas même celle de l’amour érotique passionné, ne pouvait l’égaler [la vengeance]. […] Dans la vengeance on a la sensation de satisfaire l’univers tout entier. La justice est rendue par son propre acte de violence. La justice est exigée à l’encontre des souhaits de l’humanité. Car la vengeance, bien qu’elle soit une sorte de justice, va toujours à l’encontre des souhaits prédominants de l’humanité. Elle combat ce qui est établi. Elle est toujours révolutionnaire.

Joyce Carol Oates, en jouant avec les temps du récit et en ignorant la linéarité chronologique, laisse à voir des morceaux d’existence qui construisent la légende des Bellefleur. La jeune génération est sans cesse comparée aux ancêtres ; le tragique côtoie le grotesque ; l’insignifiant, l’essentiel. L’élan mystique de Jedediah est traité sur le même plan que les passions successives de Gideon pour les chevaux, les automobiles et les avions. L’arrivée du chat Mahalaleel semble aussi important que le massacre de Bushkill’s Ferry qui a emporté six membres de la famille Bellefleur en 1825. Alors que les maîtres dirigent fermement leurs colonies et croulent sous des préoccupations d’argent et de pouvoir, la plupart des Bellefleur sont sensibles aux signes, aux esprits, aux légendes et aux malédictions. Le récit est empreint de magie et l’autrice renonce à clarifier certains évènements étranges : la disparition de Samuel, celle de Raphaël, le suicide de Violet, les rêves de Veronica… Les Bellefleur traversent des évènements douloureux et morbides dignes des plus grandes tragédies classiques mais aussi des épisodes ridicules et grotesques, qui n’en façonnent pas moins la légende des Bellefleur : Jedediah qui se vide de ses entrailles, Elvira qui contracte un mariage d’amour à cent ans passés… Et souvent le déluge accompagne ces moments marquants.

« Joyce Carol Oates » by Oregon State University is licensed under CC BY-SA 2.0

Joyce Carol Oates centre son récit autour de la figure charismatique de Leah et de la petite dernière Germaine, dont la naissance relève à la fois du répugnant et du magique. Ses anniversaires et ses premières fois rythment le récit tant sa mère lui est maladivement attachée. Enjeu entre ses deux parents qui finissent par se faire la guerre, Germaine ouvre le récit : « C’était il y a des années, lors de la période obscure, chaotique, insondable, qui précéda (de près de douze mois) la naissance de Germaine… » et le referme près de mille pages plus tard à travers la lointaine aïeule qui porte son prénom, seule survivante du massacre de Bushkill’s Ferry.

Bellefleur est un récit monumental qui dresse le portrait d’une famille d’aristocrates plus originaux les uns que les autres. Le récit s’inscrit dans le quotidien des colonies du XIXe siècle mais aussi dans l’intemporalité du monde des légendes, des malédictions et des rivalités ancestrales. L’autrice traite à égalité les petits et les grands évènements de la vie. On est emporté par sa verve teintée d’humour et par ses personnages hauts en couleurs, tantôt nobles, tantôt ridicules, toujours plus humains.

Joyce Carol Oates. Bellefleur. 1980

L’Arabe du futur 3

Riad Sattouf présente L’Arabe du futur 3 aux Rendez-vous de l’Histoire à Blois

Photo NR - Chloé Bossard
Photo NR – Chloé Bossard

Interrogé par Nadia Daam, Riad Sattouf impressionne par la multitude de souvenirs qu’il conserve en mémoire depuis l’âge de deux ans et qu’il organise dans la série à succès L’Arabe du futur. En exerçant la mémoire, certains souvenirs enfouis refont surface et les sens (l’odorat entre autres, l’odeur du vieil oncle par exemple) contribuent à faire advenir ce projet, en maturation depuis dix ans. Sattouf porte un regard acerbe sur lui-même : il se perçoit comme un troll qui aurait gardé les souvenirs de sa vie d’elfe. Car l’auteur, en sa jeunesse, était une somptuosité, un ange à la blondeur immaculée. Le basculement de l’elfe au troll sera expliqué dans le quatrième tome, Sattouf n’en révèle rien aujourd’hui. En parallèle, on s’interroge sur ces auteurs autobiographes entièrement bienveillants envers eux-mêmes, toujours magnifiquement dessinés. Rêvant, Riad suppose que la vie doit être autrement plus positive lorsqu’on est beau, quoiqu’une vie trop simple peut aussi avoir des aspects déprimants… Il se rappelle une anecdote : Longeant une rue parisienne, Sattouf se trouve dans les pas d’une jeune femme. Il ne voit que son dos mais il se rend compte que chaque passant la croisant (hommes âgés comme adolescentes) réagit à sa présence. Chez Marivaux, Marianne, d’un seul regard, suscite la jalousie des femmes et l’admiration des hommes. Quel pouvoir a la beauté !

Riad Sattouf évoque son enfance et reconnaît que c’est un sujet qui plaît aux lecteurs : universalité, douceur, nostalgie… même si « tous les enfants sont de droite ». Patrie et politique imprègnent l’œuvre et le discours du dessinateur-voyageur. Au salon du livre, il se demande (et demande discrètement) si ses lecteurs sont plutôt de gauche ou de droite. Sur soixante (parmi eux, 90% de professeurs d’histoire-géographie), un seul de droite (un ingénieur très gentil),  et le reste, massivement, à gauche (dont six-sept Mélenchon). Dans son oeuvre, les couleurs des drapeaux français, lybiens et syriens soulignent des moments dramatiques de l’histoire. Le jaune du soleil est associé à la Lybie, le bleu de la mer bretonne est associé à la France et le rouge de la terre, à la Syrie. Dans son enfance, par souci d’intégration, Riad s’est fait plus antisémite que les antisémites afin d’éviter qu’on le prenne pour un juif. La violence a été, en effet, très présente dans sa jeunesse, essentiellement envers les enfants et les animaux. Sattouf raconte comment ses camarades et lui-même apportaient des bâtons au maître d’école pour se faire battre.

Grandir sous une dictature mais surtout sous la tyrannie de son père, chef de famille à la pensée radicale. L’auteur évoque sa famille. Une mère et une grand-mère très encourageantes : enfant représentant Pompidou à l’âge de deux ans ; Riad meilleur dessinateur que Picasso lui-même (dommage que ce bon peintre se soit mis à représenter des ronds et des carrés…) ; artiste incompris, mal jugé par un jury de péquenots bretons, insultés par la mamie en colère, à l’occasion d’un concours de bande dessinée. Depuis, l’ego de Sattouf, dit-il, est devenu surdimensionné.

L’auteur développe quelques anecdotes relevées par la journaliste : la grenouille attachée à la roue de vélo, l’épreuve de la circoncision à l’âge de sept-huit ans, les roues carrées de la Mercedes.

La conférence se termine par un clin d’œil aux nombreux professeurs d’histoire-géographie présents (je suis content de vous voir mais je ne veux pas voir vos élèves, ils vont me demander combien je gagne, si je connais le mec qui fait Titeuf, ça me déprime, et les lycéens, c’est pire. Toutefois j’admire votre faculté à apercevoir chez vos élèves un intérêt profond) et par une expérience unique dans la belle salle des Etats généraux du château de Blois : le bruit de la pluie imité par le public tapotant son doigt contre sa paume accompagné par Sattouf filmant et soufflant le vent.

Riad Sattouf. L’Arabe du futur 3. 2016