Charlotte

Si David Foenkinos a éprouvé le besoin de retourner à la ligne à chaque phrase pour respirer, j’ai dû reprendre mon souffle à chaque page pour mesurer l’étendue de la tragédie de Charlotte ou pour m’en échapper quelques instants. Le texte, puissant, c’est l’adjectif que je choisirais s’il n’en fallait qu’un pour le décrire, révèle les liens forts teintés de rêve, d’admiration et de poésie qui unissent David, l’écrivain français du XXIe siècle à Charlotte, la peintre juive allemande à la destinée brisée par la seconde guerre mondiale. Charlotte grandit délaissée par les absents, étouffée par les morts. Sa famille maternelle semble victime d’une malédiction : la jeune fille apprend à lire son prénom sur une tombe, il faut se surveiller constamment, la mort s’abat comme une fatalité.

David fait de la vie de Charlotte un roman qui émeut en profondeur sans négliger la pudeur. Le récit à la troisième personne permet de s’émanciper du récit autobiographique de la jeune fille et impose une distance qui, au lieu de brimer les sentiments, invite à la vénération de Charlotte Salomon, artiste talentueuse à la courte vie tumultueuse. Avec l’art de la formule qui le caractérise, David rend hommage à l’inspiration et à la création. Charlotte tombe éperdument amoureuse du professeur de chant de sa belle-mère et cette passion est à l’origine de son œuvre. Bien des années après leur séparation, Alfred, admirateur du talent de la jeune fille, est bouleversé de comprendre à quel point leur histoire a inspiré une œuvre autobiographique et picturale, qui continue de fasciner et d’émouvoir, sentiments proches de la catharsis, des décennies plus tard.

Charlotte Salomon. from Leben? oder Theater? Ein singspiel. entre 1940 et 1942.
Charlotte Salomon. from Leben? oder Theater? Ein singspiel. entre 1940 et 1942.

Charlotte a appris à lire son prénom sur une tombe. Elle n’est donc pas la première Charlotte. Il y eut d’abord sa tante, la soeur de sa mère. Les deux soeurs sont très unies jusqu’à un soir de novembre 1913. Franziska et Charlotte chantent ensemble, dansent, rient aussi. Ce n’est jamais extravagant. Il y a une pudeur dans leur exercice du bonheur. C’est peut-être lié à la personnalité de leur père. Un intellectuel rigide, amateur d’art et d’antiquités. A ses yeux, rien n’a davantage d’intérêt qu’une poussière romaine. Leur mère est plus douce. Mais d’une douceur qui confine à la tristesse. Sa vie a été une succession de drames. Il sera bien utile de les énoncer plus tard.

David Foenkinos. Charlotte. 2014