Le bal des folles

Celle-ci offre à l’examen un corps à la fois désiré et incompris par celui qui le manipule. Un médecin pense toujours savoir mieux que son patient, et un homme pense toujours savoir mieux qu’une femme : c’est l’intuition de ce regard-là qui rend aujourd’hui anxieuses les jeunes femmes attendant leur évaluation.

A la toute fin du XIXe siècle, le tout-Paris se presse aux séances publiques proposées par l’éminent professeur Charcot, adepte de l’hypnose et de l’exposition des hystériques internées à l’hôpital de la Salpêtrière. Victoria Mas suit le parcours de quelques-unes de ces victimes d’une société misogyne avide de spectacle : ancienne prostituée, Thérèse passe son temps à tricoter des châles ; Louise, adolescente très sensible à l’hypnose, rêve de devenir la nouvelle Augustine, la patiente la plus célèbre de Charcot ; Eugénie Cléry, la nouvelle, a été enfermée par son père car elle communique avec les défunts ; quant à Geneviève, l’infirmière-intendante, elle assiste les médecins depuis plus de vingt ans.

Il est à la fois l’homme qu’on désire, le père qu’on aurait espéré, le docteur qu’on admire, le sauveur des âmes et des esprits.

La Salpêtrière, dont le seul nom fait frémir les contemporains, a longtemps fasciné les Parisiens des XVIIIe et XIXe siècle et les hommes de lettres et de sciences. Ce lieu clos est une véritable antichambre de l’enfer dans lequel se débattent des femmes de tout bord, que l’on considère comme déviantes et déréglées, dangereuses pour une société masculine qui oscille entre la religion et la science. On accuse l’utérus, cet organe maléfique, d’être à l’origine de troubles neurologiques qui inscrivent les femmes dans le déterminisme de leur nature et provoquent le désordre. Entre hantise et érotisation, l’hystérie semble répondre à un fantasme masculin. Dans le roman, Eugénie Cléry manifeste sa colère contre les regards lubriques des médecins et des internes qui l’examinent. Sous couvert de guérir les troubles de ces femmes, déjà annulées socialement du fait de leur emprisonnement, les médecins mettent en scène une fascination malsaine pour le corps féminin qu’ils considèrent à la fois comme irrationnel et désirable. Les séances d’hypnose qui subit Louise apparaissent comme des invocations du diable fascinantes et horrifiantes, version XIXe siècle de la chasse aux sorcières du Moyen-Age. Ces séances, ainsi que le très couru bal des folles, purifient une société qui craint toujours le joug divin sous couvert d’une avidité de divertissements.

Cette brune aux cheveux longs est exactement ce que devaient être les sorcières d’autrefois : charismatiques et fascinantes d’apparence, vicieuses et dépravées de l’intérieur.

Victoria Mas se place du côté de la communauté féminine rebutée de la société. Derrière les lourdes portes, l’obscurité, pour ne pas dire l’obscurantisme, règne. Les femmes subissent l’autorité abusive des hommes, pères ou médecins (quand ce n’est pas les deux en même temps dans le cas de Geneviève) et les patientes redoutent le regard du médecin-maître sur leur corps et leur esprit. Victoria Mas instaure un dialogue entre extérieur et intérieur (les échappées de Geneviève en dehors de la Salpêtrière), et entre passé et présent (les récits de vie des prisonnières) et fait de ces pauvres femmes, de tendres héroïnes, sensibles et humaines dont on apprend à connaître les faiblesses et les aspirations. Pour certaines cependant, Thérèse et Geneviève en particulier, l’hôpital apparaît comme un rempart contre le monde extérieur qui les protège des violences des hommes et qui malgré tout, propose un cadre de vie confortable parmi leurs sœurs.

Le Bal des folles à la Salpêtrière. Paris. 1888

A la suite de Marivaux, Diderot ou l’Abbé Prévost, Victoria Mas dénonce l’enfermement abusif subi par des milliers de femmes. A l’instar de Manon Lescaut, Eugénie Cléry subit une arrestation d’autant plus violente qu’elle est menée par le père et le frère de la jeune fille. Comme Suzanne, la religieuse de Diderot, Eugénie bénéficie bienheureusement d’alliés à l’extérieur ce qui confère une note d’espoir au texte sombre et puissant de Victoria Mas. Le cheminement intellectuel et spirituel de Geneviève, la cartésienne, est un message adressé aux lecteurs contemporains : en renonçant à ses convictions et en acceptant l’incertitude et le doute comme composantes de l’existence, l’infirmière a su témoigner sereinement de sa liberté intérieure malgré la claustration. Un premier roman à la fois dur et sensible qui se lit d’une traite et, tout en s’inscrivant dans la lignée de ces auteurs qui dénoncent l’enfermement abusif de celles qu’on appelait aliénées, folles, hystériques, fait écho à des sujets intemporels : le regard de l’homme sur le corps féminin, l’autorité abusive, les violences obstétriciennes…

Victoria Mas. Le bal des folles. 2019

Augustine

L’inscription au-dessus de la haute porte-cochère « Hôpital de la Salpêtrière », annonce l’atmosphère : un Paris sale, ténébreux, impitoyable. Le monde des domestiques est à mille lieues sous terre, celui des maîtres émerge péniblement. La science moderne apparaît et tente d’éclairer une société empesée. Figure du 19e siècle, le docteur Charcot (1825-1893) mène des recherches sur l’hystérie. A la toute fin du siècle (1882-1892), l’école de la Salpêtrière donne leur âge d’or aux recherches sur l’hypnose. Hommes de sciences et hommes de lettres portent leur attention sur le sujet-femme, l’objet-femme, la femme-objet. Les recherches témoignent d’une fascination pour le corps féminin née à la fois d’un mythe cauchemardesque de la féminité  et d’un fantasme masculin. Le déchaînement bacchanal d’Augustine répond autant à la peur primitive de l’inconnu qu’au désir, à peine voilé, des hommes médecins, spectateurs applaudissant à chaque exhibition de la sensualité féminine.

Sujette à des crises qui la laissent paralysée, Augustine, incarnée à l’écran par Soko, est hystérique. Jeune, jolie, amoureuse de Charcot, Augustine est un être de sensation et de passion. Profitant du singe-tiers pour se rapprocher sensuellement et non plus seulement médicalement du corps du médecin, Augustine est une tentatrice. Voleuse de pomme, Augustine est une pécheresse. Responsable d’une tension sexuelle croissante, Augustine provoque les maux de Charcot. Bientôt souillée par le sang des règles, Augustine est un être décadent. Vierge, Augustine est un être inachevé, frustré de n’être encore, à dix-neuf ans, accomplie dans le mariage et la maternité. Dans la littérature, Chérie Haudancourt est le pendant romanesque d’Augustine analysé par Edmond de Goncourt : capricieuse, provocante, sensuelle, névrosée jusqu’au dérèglement, emportée par la fatalité de son sexe, morte de n’avoir pas répondu à ses exigences. Augustine et Chérie sont la femme, entre vision angoissée et vision érotisée, telle que la voient les penseurs du 19e siècle, des écrivains aux psychanalystes.

Alors que les cerveaux des médecins s’illuminent, l’hôpital de la Salpêtrière fait l’objet d’une répulsion satanique nourrie par des croyances ancestrales. Prison pour femmes sous la Révolution, lieu de dépravation selon l’Abbé Prévost, fabrique de l’hystérie d’après Maupassant, la Salpêtrière réveille un imaginaire hanté. Les philosophes des Lumières se sont insurgés contre ces lieux des ténèbres où l’être est déshumanisé et renvoyé à un état animal aux instincts exacerbés. Dans La Religieuse, Diderot rédige une satire des couvents, lieux d’enfermement semblables à la prison en ce qu’ils privent du bien fondamental : la liberté. Agir contre la nature développe des frustrations et des névroses. Comme les patientes de la Salpêtrière, les mères supérieures des couvents de Diderot représentent diverses formes d’hystéries : mysticisme, sadisme, sensualité exacerbée… Les témoignages face caméra des aliénées clôturent la boucle de l’enfermement : l’esprit enfermé renvoie au corps enfermé.

La musique inquiétante, la voix sourde d’un Lindon écartelé entre Eros et Thanatos, les éternels costumes noirs, annulent toute espérance. Dans ce monde divisé entre les maîtres et les domestiques, les hommes et les femmes, les médecins et les malades, la figure de l’épouse de Charcot, interprétée par Chiara Mastroianni, incarne une lueur d’espoir. Malgré sa majesté féminine, sa dérision glacée, enfermée jusqu’au cou dans sa robe noire, claustrée dans sa demeure bourgeoise sans vie, assombrie par l’ombre de son mari, elle est balayée. Le rire d’Augustine, s’amusant avec le singe, animal de compagnie de Charcot, seul moment de grâce, est froidement interrompu par un ordre du médecin-maître : « va t’en ». Le souffle est toutefois porté par Augustine qui, guérie, quitte la Salpêtrière sous les yeux du docteur Charcot parmi un entourage floué, une foule troublée. La jeune fille s’éloigne mais la caméra reste figée dans l’enceinte de la Salpêtrière : le spectateur est retenu malgré lui dans le huis clos de l’hôpital.

Alice Winocour. Augustine. Avec Soko et Vincent Lindon. 2012

Tony Robert-Fleury. Philippe Pinel à la Salpêtrière.
Tony Robert-Fleury. Philippe Pinel à la Salpêtrière.