Tout sur le zéro

Pierre Bordage fait entrer le lecteur dans un milieu clos peu connu : le casino. Pas celui des bords de mer, tape-à-l’œil, chic, soirées de l’élite, non, ni celui du monde de la nuit et des trafics en tout genre, ceux-là plaisent déjà au cinéma. Le casino qui intéresse l’auteur, c’est Château-L’Envieux, établissement du Sud-Ouest, moyen, familial, parfois festif, qui attire des joueurs habitués ou occasionnels, sans-toit, peintre, ébéniste ou bourgeois.

Bordage s’immisce dans l’intériorité de joueurs qui se croisent, s’ignorent ou apprennent à se connaître. Ils viennent tous d’horizons différents mais ont tous un point commun, ou plutôt deux : la passion du jeu et la solitude. Paul, veuf, est un peintre reconnu ; Blaise, veuf également, peine à s’occuper de ses deux enfants ; Eloïse est une oisive, étrangère à sa propre famille ; Charlène travaille dans une station-service. Toutes deux mariées, toutes deux délaissées. Le jeu est une manière de sentir l’adrénaline qui nous rappelle qu’on est vivant. Paul, Blaise, Eloïse et Charlène en doutent parfois. Ils vieillissent, perdent confiance et envie. Pas d’autre désir que de miser et de voir se multiplier les chiffres sur l’écran. Une succession de gains et de pertes qui rend fou. Le jeu est une parenthèse, le casino, un microcosme. Un lieu et un moment où on peut être soi-même, jouer sa vie, ressentir son corps et ses émotions, oublier son morne quotidien, se laisser entraîner dans la démesure qui réveille les pulsions les plus animales, le vide, l’abîme, se laisser happer par la case verte du zéro.

Les joueurs ont des failles, des manques à combler, des maladies à guérir. Le jeu pallie une sexualité insatisfaisante. On se jette sur la roulette électronique comme on sent le désir monter et on glisse fougueusement ses billets dans la fente. Bordage est très attentif aux corps et à la sensualité que dégagent ses personnages. Certains ne sont pas prêts pour une nouvelle relation. D’autres ne font qu’attendre le regard brûlant que l’on pose sur eux. Pour Paul, inviter Charlène à déjeuner redonne un instant le goût de vivre : il se plaît à ressortir ses toiles et ses pinceaux. Bordage utilise des métaphores violentes ou douces, l’incendie, la fleur, la source pour qualifier à la fois le jeu et la sexualité. Son quatuor forme une nouvelle famille, se rencontrant parfois en dehors du casino mais étant véritablement elle-même qu’en son sein. Le jeu pervertit toutes les relations sociales. Même l’amour lui est comparé : Ce n’est pas parce qu’il a touché les six numéros du loto avec Sophie qu’il doit cracher sur les moindres gains avec d’autres femmes.

Hormis deux chapitres relatant deux conversations entre Blaise et Paul, tous les chapitres sont composés d’une seule longue phrase, suite de propositions, introspection de chaque personnage. Malgré le feu, l’adrénaline, l’appât du gain, le vertige du jeu, le désir renaissant, les solitudes se rencontrent sans se combler et laissent au lecteur impuissant un sentiment de fatalité et de compassion froide.

Pierre Bordage. Tout sur le zéro. 2017

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