La peau de chagrin

Alors que, désespéré, il s’apprêtait à se jeter dans la Seine, Raphaël entre dans la boutique d’un antiquaire et y découvre mille et un trésors. Parmi ce bric-à-brac venu d’Orient qui rappelle la fascination des auteurs français du dix-neuvième siècle pour l’exotisme, le jeune homme est attiré par une peau de chagrin aux pouvoirs surnaturels : elle serait capable d’exaucer n’importe quel souhait ; en échange de ce don, véritable pacte diabolique, elle serait intimement liée à la vie de son propriétaire et décompterait ses jours à mesure qu’elle répondrait à ses désirs. Raphaël quitte cette caverne d’Ali Baba muni du talisman et rencontre Emile, un écrivaillon mondain de ses amis, à qui il confie les malheurs de son existence.

Agée d’environ trente-six ans, grande et mince, sèche et froide, elle était, comme toutes les vieilles filles, assez embarrassée de son regard qui ne s’accordait plus avec une démarche indécise, gênée, sans élasticité. Tout à la fois vieille et jeune, elle exprimait par une certaine dignité de maintien le haut prix qu’elle attachait à ses trésors et perfections. Du reste, elle avait les gestes discrets et monastiques des femmes habituées à s’aimer elles-mêmes, sans doute pour ne pas faillir à leur destinée d’amour.

Le lecteur rencontre Raphaël, le personnage principal du roman, à un moment crucial de sa vie : le suicide manqué et l’achat de la peau de chagrin. Le récit fait à Emile permet de remonter les années de vie du jeune héros depuis son enfance jusqu’au point de basculement de son existence qui correspond au présent de la narration. Raphaël est un jeune homme modeste, bien éduqué, né dans une famille aimante qui lui a inculqué des principes de droiture, d’économie et de labeur. Le jeune homme, logé chez une femme au grand cœur flanquée de sa charmante fille, Pauline, poursuit des études de droit à Paris. Mais, comme bon nombre de héros masculins balzaciens, Raphaël ne peut se contenter de cette vie simple et rêve de conquérir le monde. Rejetant l’amour de Pauline à cause de sa pauvreté, le jeune homme rêve de gloire littéraire, de succès auprès des femmes les plus courtisées de la capitale et de richesses inépuisables.

Illustration de l’édition originale : le banquet chez le banquier Taillefer

La Peau de chagrin se situe entre le roman d’apprentissage et le conte moral : Balzac narre l’entrée dans le monde d’un jeune homme ambitieux et s’interroge sur la démesure des désirs. La question de l’argent est au cœur du roman : Raphaël, devenu marquis et riche à millions, tremble pour ses jours à chaque instant et n’a pas su apprécier le bonheur simple qui lui était offert. La Peau de chagrin est un récit magistralement construit qui jongle entre passé et présent, voix narratives et récits enchâssés. Comme Balzac, auteur réaliste par excellence qui, cependant, donne des allures fantastiques à son récit, Raphaël enrage de croire au pouvoir du talisman « à une époque où tout s’explique, où la police traduirait un nouveau Messie devant les tribunaux, et soumettrait ses miracles à l’Académie des Sciences. » Le jeune homme soumet sa peau de chagrin à un trio de scientifiques : un naturaliste, un mathématicien et un physicien, sans succès. De même, il soumet sa propre santé à un trio de médecins aux avis divergents : « Caméritus sent, Brisset examine, Maugredie doute. L’homme n’a-t-il pas une âme, un corps et une raison ? »

La Peau de chagrin est un récit de vie vivant et rythmé aux accents fantastiques, un conte moral intemporel qui dénonce la démesure des désirs et la prétention de la science à vouloir tout expliquer en occultant la place des affres irrationnels des pensées, des croyances et des sentiments humains.

Honoré de Balzac. La Peau de chagrin. 1831

Cette lecture me permet de participer au défi de Blandine et Nathalie « Cette année, je (re)lis des classiques » (édition 2020).

Tu seras ma beauté

Elle est entrée dans la lecture comme on entre au couvent, en renonçant au monde.

Lisa, professeure de sport à la beauté parfaite et au corps athlétique, rencontre Philippe Mermoz, séduisant auteur à succès, au Salon du livre de Saumur. Elle demande à Irène, une collègue discrète, passionnée de littérature, d’écrire quelques lettres afin de favoriser une deuxième rencontre. Enlisée dans la monotonie de son quotidien, Irène accepte et se prend au jeu.

Vue de Saumur depuis les hauteurs de la rive gauche (juin 2015)

A travers l’histoire d’une correspondance, Gwenaële Robert rend un émouvant hommage à la littérature française, en particulier celle du dix-neuvième siècle. Mermoz rencontre Balzac. Irène est une lointaine descendante d’Eugénie Grandet et d’Emma Bovary. Elle se fane dans sa vie balzacienne entre le quotidien au lycée, les dîners entre les notables de la ville et l’enfant qu’elle n’arrive pas à avoir. La correspondance avec Mermoz est une échappatoire, une occasion de créer, d’écrire mais aussi de romancer sa vie. Tu seras ma beauté est la rencontre entre un personnage en quête d’auteur et un auteur en quête d’inspiration. Le roman de Gwenaële Robert contient plusieurs œuvres fictionnelles en lui-même : la correspondance, véritable jeu littéraire à la Cyrano de Bergerac, les romans de Mermoz, la pièce de théâtre, les récits de Balzac… se mêlent sous la plume de l’auteur. Le cadre de l’histoire intensifie l’ancrage fictionnel : Saumur est une ville dramatique par excellence. Irène se souvient des écrivains qui y ont fixé leur récit et se sont inspirés du charme intemporel de la pierre de tuffeau, des pavés, des bords de Loire, du château, des vignes qui surplombent le fleuve et des demeures troglodytes.

La figure caricaturale de Lisa est un contrepoint à la poésie des mots. Avec son parler franc, son langage SMS, elle incarne la brutalité de la réalité mais permet un pont nécessaire entre passé et présent, littérature et vie réelle. Radicalement opposées, Irène et Lisa se complètent. La première, c’est la discrétion, l’esprit, la littérature, le charme de la désuétude. La seconde, c’est l’exubérance, la beauté, le sport, le mimétisme de l’époque contemporaine. Gwenaële Robert s’interroge sur la beauté et l’intelligence, le corps ou l’esprit. Tu seras ma beauté, c’est l’histoire d’une souffrance intime, d’une inadaptation au monde mais c’est aussi une réconciliation avec soi-même, une réunion entre l’amour des mots et le besoin de sentir son corps, un pont entre le charme suranné de la littérature et l’ancrage dans le quotidien nécessaire au bonheur.

Le premier roman de Gwenaële Robert est une très belle surprise, un de ces livres qu’on emporte partout avec soi tant l’écriture est belle et poétique, les personnages, touchants et les descriptions, justes. L’auteur signe un récit émouvant, un drame intime sans éclat mais d’une grande profondeur, une réconciliation tendre et pleine d’espoir.

Gwenaële Robert. Tu seras ma beauté. 2017

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Roman lu dans le cadre du projet Je vous écris car je vous aime. Toutes les modalités du projet chez Pousse et Comète !

Lecture commune : allez voir ce que ma copine a pensé de ce roman !

Premières lignes #25

La vengeance de la laide contre les belles… La cousine Bette déplace ses pions : son ancien amant devenu artiste reconnu, sa belle et noble cousine, Hortense la jeune mariée, Mme Marneffe, la voisine attirée par le luxe, les vieux beaux ruinés par les jeunes femmes vénales… Le portrait de la bourgeoisie du début du XIXe siècle promet d’être impitoyable.

Vers le milieu du mois de juillet de l’année 1838, une de ces voitures nouvellement mises en circulation sur les places de Paris et nommées des milords cheminait, rue de l’Université, portant un gros homme de taille moyenne, en uniforme de capitaine de la garde nationale. Dans le nombre de ces Parisiens accusés d’être si spirituels, il s’en trouve qui se croient infiniment mieux en uniforme que dans leurs habits ordinaires, et qui supposent chez les femmes des goûts assez dépravés pour imaginer qu’elles seront favorablement impressionnées à l’aspect d’un bonnet à poil et par le harnais militaire.

Honoré de Balzac. La Cousine Bette. 1846

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.