Premières lignes #66

Alors que Léonor et Cécile veillent leur père et mari mourant sur un lit de l’hôpital de la Salpêtrière, l’esprit de Félix s’évade et entre en conversation avec Ernest Hemingway. Le vieil homme raconte à l’écrivain ses premières années en Espagne, avant la guerre civile. Les voix se mêlent pour accompagner Félix lentement (« ça va être encore long ? ») et poétiquement vers la mort.

Alors que je travaille à cette volute et que je continue de la creuser avec la gouge, une autre révolution s’invite dans ma pensée. Sous mes yeux se dessine le croquis à la plume de Leonardo et de son escalier à quatre volées de Chambord. L’escalier qui s’envole dans la pierre, trouée de ciel dans la masse sculpturale. L’Italie, la Renaissance, la joie de l’esprit, se voir sans se croiser, tout est dans cet escalier.

Escalier à doubles révolutions de Chambord [23.07.19]

Dans ce court roman autobiographique, Léonor de Récondo révèle une nouvelle fois ses obsessions d’artiste : Elle décrit avec précision et recherche le geste (celui du musicien, de l’artisan, du sculpteur) et la matière (le papier, le bois, le marbre) ; elle provoque des rencontres intimistes avec des génies (Ernesto après Michelangelo) ; soigne toujours l’expression pudique des sentiments, la poésie de ses formules, la délicatesse de son style ; mais surtout croit plus que jamais en le pouvoir de l’art.

J’ai commencé l’écriture de ce texte depuis plusieurs mois déjà, quand je fais un rêve. Je suis dans une pièce entourée d’une multitude de petits bouts de papier. Cécile, ma mère, est assise sur un canapé, elle m’observe. Je dois écrire la quatrième de couverture de ce livre. Je suis angoissée, j’essaie de mettre en ordre les petits bouts de papier, ce qu’il s’est passé dans les années 1980, puis 1990, et cette nuit-là. La nuit du 24 au 25 mars 2015 où Cécile et moi avons accompagné Félix, mon père, vers la mort.

Léonor de Récondo. Manifesto. 2019

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Manon emprisonnée

En 1793, alors que madame Roland, femme de ministre et égérie du Parti Girondin, s’apprête à monter sur l’échafaud, elle éprouve un singulier bonheur oppressée et confinée dans les prisons de l’Abbaye et de Sainte-Pélagie. Malgré la fatalité qui pèse sur sa destinée et l’agitation extérieure, elle exprime, à travers ses écrits, un bien curieux bien-être nouvellement atteint grâce à la libération intérieure. Il est paradoxal que la liberté se déploie dans les fers par un renversement singulier comme si la liberté d’aller et venir faisait obstacle à la liberté intérieure qui ne trouve possibilité qu’à l’instant où le corps est emmuré. La force puisée en elle-même donne naissance à une nouvelle femme aux diverses facettes : une femme politique dorénavant reconnue comme telle qui clame son engagement et crie à l’injustice ; une femme amoureuse qui s’autorise enfin à exprimer sa passion ; un philosophe qui s’adonne à ses activités favorites sans se préoccuper des contraintes extérieures : la lecture, l’étude, la réflexion et qui se transforme en écrivain prolifique.

Henri Philippoteaux. Le Dernier banquet des Girondins. 1850

La prison permet à madame Roland de satisfaire une vocation. Les murs de la prison font résonner une voix politique rendue tout à coup intéressante mais, essoufflée, elle laisse sa place au repli sur soi. L’enfermement est l’occasion rêvée pour mettre à profit les leçons des maîtres à penser. Guidée par Plutarque, la foi en une Gironde, une république stable et une postérité meilleure est affermie. Les mémoires s’inscrivent dans la lignée des Confessions de Rousseau et les lettres à Buzot dans celle de sa Nouvelle Héloïse : sage, madame Roland satisfait un besoin de justification publique ; sentimentale, romanesque et romantique, elle prétexte Buzot pour se perdre avec délectation dans la Passion, son imaginaire et son expression. Les maîtres incontestables de l’ascèse à laquelle s’adonne la détenue demeurent les sages stoïciens. Au cours de son existence, elle s’était forgé une disposition au bonheur qui la rendrait capable de supporter n’importe quelle situation. La situation extrême qu’est la prison permet de mettre en pratique cette force morale. La claustration est l’occasion d’une connaissance véritable de son être intime. En suivant sa nature avec sa raison, madame Roland s’engage dans la voie de la liberté stoïcienne qui conduit à l’ataraxie. On peut toutefois se demander si l’absence de troubles et la tranquillité de l’âme sont synonymes de bonheur. C’est par l’intermédiaire sublimant de l’écriture, autobiographique en particulier, que la prisonnière transforme un état neutre en bonheur.

Manon Roland. Mémoires. 1793

Women de Lettres

Mémoires lus dans le cadre du Challenge Femmes de Lettres

Auteure du XVIIIe siècle

Le challenge est proposé par Les Livres de George d’après une idée de Céline du Blog Bleu. Il s’agit de lire des auteurs féminins (ou auteures) du XVIIe au XXIe siècle et de partager nos billets. Modalités du challenge, participants et liens vers les lectures sur le blog de George.

La Mauvaise éducation

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Enrique et Ignacio ont découvert l’amour et le cinéma dans une institution religieuse. Après une séparation d’une quinzaine d’années, les deux personnages se retrouvent et tentent de reconstituer leur histoire.

Pedro Almodovar divise la temporalité de son film en trois époques qui subtilement s’entremêlent. Au début des années soixante, les deux jeunes garçons apprennent à s’aimer sous l’œil du père Manolo. Enrique est finalement renvoyé et les amoureux, séparés. A la fin des années soixante-dix, les deux hommes se retrouvent et entretiennent à nouveau une relation mystérieuse et érotique. Entre ces deux époques, Almodovar insère un épisode à la temporalité incertaine : les deux hommes auraient passé ensemble une nuit isolée mais Enrique n’aurait pas reconnu son compagnon, travesti. Commence alors une reconstitution du passé qui révèle bien des secrets. Comme la lettre-confession de Julieta, le scénario d’Angel pose l’histoire. Le narrateur a plusieurs voix : celle de l’enfant amoureux, harcelé, abusé, celle de l’homme blessé, celle du maître-chanteur impassible. Dans ce récit enchâssé, les lettres servent de moyens de communication comme d’objets de chantage. Le narrateur, Ignacio sous toutes ses apparences, s’adresse tantôt au père Manolo devenu éditeur, tantôt à la femme de celui-ci, tantôt au ministère de la Culture, tantôt à Enrique. Comme dans La Fleur de mon secret, les lettres et manuscrits, monnaies d’échange, s’arrachent et se cachent. Les documents lus, reçus, annotés, déchirés, se superposent. Enrique part à la recherche de la jeunesse d’Ignacio. Le film prend alors des allures d’enquête policière. Le briquet oublié permet de remonter jusqu’à la mère du jeune homme ; celle-ci est entendue comme témoin, confidence essentielle pour la reconstitution, mais cette rencontre hors du temps éclaire autant qu’elle complexifie l’intrigue.

A l’image du maître espagnol, Enrique et Ignacio appartiennent au monde des artistes, celui qui transforme les perversités humaines en objets d’art, le malsain en beau. Petits, ils ont découvert parallèlement l’amour et le cinéma, ou plus précisément, ils ont découvert l’amour dans une salle de cinéma. Sensible au beau artistique, Pedro Almodovar réalise un film esthétique, coloré et graphique. Il fait à la fois jour et nuit dans la villa d’Enrique. Les corps lissés des hommes plongent avec souplesse dans l’eau transparente de la piscine. La séduction est latente. Le film s’ouvre sur la figure de l’artiste au travail. Comme la Léo de La Fleur de mon secret, Enrique est surpris en pleine création. Il est réalisateur. Ignacio, lui, est acteur et scénariste, et il veut jouer pour son ancien compagnon. Pedro Almodovar explore différentes formes d’art : le cinéma, la littérature, le théâtre, mais aussi le chant et le monde du spectacle, peuplé d’étranges figures. La Mauvaise éducation est un monde exclusivement masculin, même les personnages féminins sont joués par des hommes qui passent leur temps à jouer leur vie. Mais c’est le cinéma, discipline reine, qui à la fois ponctue les épisodes de l’intrigue et marque la vie (la naissance à l’amour) et la mort des personnages. A croire que tous ces films parlent de nous. Films dans le film, récits dans le récit, les mises en abyme convergent vers le mystère Ignacio autant qu’elles brouillent les frontières entre réalité et fiction.

Le film d’Almodovar se confond tantôt avec le scénario d’Angel, tantôt avec les lettres-confessions d’Ignacio. Le texte lu par Enrique s’inspire de l’enfance des jeunes hommes mais le basculement de la réalité vers la fiction est volontairement flouté. La rencontre intermédiaire a-t-elle réellement eu lieu ou est-elle le fruit de l’imagination de l’amant-auteur ? De même, la scène chez le père Manolo apparaît véridique, pourtant, dans la seconde partie du film, le champ s’élargit et laisse apparaître la caméra d’Enrique, double d’Almodovar. Ignacio joue son propre rôle. Il faudra l’arrivée d’un tiers en plein tournage pour rétablir la vérité. Ca s’est passé à peu près comme dans ton film, comme si la fiction avait inspiré la réalité par rétroaction. Jeu permanent entre réalité et fiction, l’épilogue, annonçant le destin des personnages principaux, présente le film comme tiré d’une histoire vraie. La part autobiographique de La Mauvaise éducation est en effet évidente, mais jusqu’à quel point ? Comme deux facettes du réalisateur espagnol, à eux deux, Enrique et Ignacio sont parvenus à réaliser ce qu’Almodovar a réussi à lui seul : transformer le traumatisme de l’enfance en puissance créatrice.

Pedro Almodovar. La Mauvaise éducation. Avec Gael Garcia Bernal, Fele Martinez, Daniel Gimenez Cacho. 2004

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Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Le mois prochain, on regarde Dans les ténèbres, à vos écrans !

Premières lignes #5

Rien ne s’oppose à la nuit fait partie de ces romans que j’ai lus très rapidement sans savoir si c’était par intérêt ou par mécanisme. Delphine de Vigan s’inscrit dans la lignée des auteurs qui s’écrivent en train d’écrire et qui écrivent leur famille pour comprendre pourquoi ils en sont venus à écrire. Même si je suis toujours un peu gênée par l’aspect thérapeutique de l’écriture, j’apprécie le travail de recherche et l’appui sur le document vivant (lettres, témoignages, enregistrements…). L’auteur parvient à faire de ses proches des personnages romanesques avec un style très agréable à lire, alors que le sujet est pourtant très douloureux.

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Ma mère était bleue, d’un bleu pâle mêlé de cendres, les mains étrangement plus foncées que le visage, lorsque je l’ai trouvée chez elle ce matin de janvier. Les mains comme tachées d’encre, au pli des phalanges. Ma mère était morte depuis plusieurs jours. J’ignore combien de secondes voire de minutes il m’a fallu pour le comprendre, malgré l’évidence de la situation (ma mère était allongée sur son lit et ne répondait à aucune sollicitation), un temps très long, maladroit et fébrile, jusqu’au cri qui est sorti de mes poumons, comme après plusieurs minutes d’apnée.

Delphine de Vigan. Rien ne s’oppose à la nuit. 2011

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.