Rebecca

Maxim de Winter, veuf richissime, rencontre, en villégiature à Monte-Carlo, une jeune fille désargentée qu’il épouse quelques semaines plus tard. Après un voyage de noces en Italie, le jeune couple s’installe à Manderley, en Angleterre, propriété familiale du mari. Dans cette grande demeure bourgeoise, le fantôme de la première épouse Rebecca, morte noyée un an plus tôt, crée des tensions entre les personnages.

Dans son adaptation cinématographique, Alfred Hitchcock insiste sur l’aspect inquiétant de la présence de Rebecca en jouant avec les ombres et les objets disséminés à Manderley : le nécessaire d’écriture, l’imperméable, le mouchoir… La jeune épouse, sans prénom et sans consistance, de vingt ans la cadette de Maxim, semble invitée chez la vraie Mme de Winter tant Manderley est imprégné d’elle, de son aura, de sa grandeur et de son élégance. Le personnage principal du roman n’est pourtant plus qu’un cadavre qui repose dans la crypte, un être que l’on ne rencontre qu’à travers les souvenirs de ceux qui l’ont côtoyé et c’est là un véritable coup de maître de la part de l’auteur.

Laurence Olivier et Joan Fontaine dans Rebecca d’Alfred Hitchcock (1940)

Il y a quelque chose de touchant mais aussi d’agaçant chez les personnages qui empêche l’identification du lecteur. La jeune épouse est intimidée, fade, semble une enfant, ne trouve pas sa place. Maxim, lui, se comporte en père, en maître autoritaire et taciturne. On se croirait chez Molière mariant un barbon et une jeune première. En ce début du XXIe siècle, la relation du couple dérange et exaspère. La jeune femme est souvent décrite assise par terre, au pied de son mari. Elle est son enfant ; il est son père, son frère et son fils. Il y a beaucoup d’amour mais très peu d’égalité et parfois des mots durs. Les autres personnages sont réduits à un seul trait de caractère : la fidélité de Franck, le manque de tact de Béatrice, la bonhommie de Giles, la méchanceté perverse de Mrs Danvers… Heureusement la construction fine du scénario et l’accélération du rythme compensent la faiblesse des personnages, à qui malgré cela, on souhaite tout le bonheur possible.

L’atmosphère du récit est prenante et séduisante : l’Angleterre du milieu du XXe siècle a un charme intemporel et les azalées de Manderley fleurissent chaque année quels que soient les évènements. Les passions et les haines éclatent, le ressac de la mer menace, les personnages ne sont pas épargnés mais chaque jour, quoi qu’il arrive, on prend le thé entre 16h30 et 17h.

Daphné du Maurier. Rebecca. 1960

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Premières lignes #46

Dans L’homme qui rit, Hugo nous plonge dans l’Angleterre du début du XVIIIe siècle. Il s’attarde sur certains portraits : celui de Gwynplaine, condamné à sourire à son insu ; celui d’Ursus, philosophe itinérant accompagné d’un loup nommé Homo. Il dresse le portrait de l’aristocratie anglaise et crée des images fortes : le pendu, la tempête… Un lecture difficile mais une plume incomparable. Un des plus grands textes du XIXe siècle.

Ursus et Homo étaient liés d’une amitié étroite. Ursus était un homme, Homo était un loup. Leurs humeurs s’étaient convenues. C’était l’homme qui avait baptisé le loup. Probablement il s’était aussi choisi lui-même son nom ; ayant trouvé Ursus bon pour lui, il avait trouvé Homo bon pour la bête. L’association de cet homme et de ce loup profitait aux foires, aux fêtes de paroisse, aux coins de rues où les passants s’attroupent, et au besoin qu’éprouve partout le peuple d’écouter des sornettes et d’acheter de l’orviétan. Ce loup, docile et gracieusement subalterne, était agréable à la foule. Voir des apprivoisements est une chose qui plaît.

Victor Hugo. L’Homme qui rit. 1869.

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Premières lignes #18

Quand le Savoir de la nature est confondu avec les puissances maléfiques… Triangle dangereux entre la religion, le mal et la nature. Dans l’Angleterre du 17e siècle, parmi les farfadets, les fées et les lutins, la jeune Nell apprend le métier de guérisseuse auprès de sa grand-mère. Plantes, potions et sortilèges n’ont plus de secret pour elle pour soigner les villageois. Mais très vite, sous l’influence d’un découvreur de sorcières et d’une jeune fille perverse, on accuse Nell de pactiser avec Satan. Un roman jeunesse entre magie et cruauté qui révèle le besoin communautaire du bouc-émissaire pour expier les maux.

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Jamais je n’ai souhaité que cela se termine comme ça s’est terminé. Grace peut-être, moi non. A quinze ans, Grace était aussi retorse qu’un serpent et déjà sur la pente glissante qui mène à l’Enfer. En revanche, moi, Patience Madden, j’aurais pu m’arrêter à tout moment – cesser de loucher, ne plus agiter mes bras et mes jambes, retenir les grossièretés qui, tels des crapauds, jaillissaient de ma bouche. J’aurais pu cracher les épingles dissimulées sous ma langue et admettre qu’elles n’étaient nullement une manifestation du Démon mais provenaient de la boîte en merisier où notre mère conservait de menus objets.

Julie Hearn. L’Ange de mai. 2009

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Une fille, qui danse

Au lycée, dans l’Angleterre des années soixante, Tony, le narrateur, et Alex et Colin, ses amis, pensent aux filles et se passionnent pour leurs études. Apparaît, dans ce trio constitué, Adrian, brillant jeune homme destiné à une carrière universitaire exemplaire. C’est philosophiquement évident, comme se plaisent à le répéter ses trois nouveaux camarades. Les chemins se séparent mais les liens perdurent à travers une assidue correspondance. Tony rencontre Veronica, une étrange jeune fille, tantôt mystérieuse, tantôt manipulatrice, parfois même toquée, jamais ennuyeuse. Après un court mais marquant séjour chez Veronica, et une année de relation, le couple se sépare. C’est vers Adrian que se tourne dorénavant Veronica. Au retour d’un long voyage, Tony apprend le suicide de première classe de son ami. Quarante ans plus tard, ayant mystérieusement reçu un journal intime par testament, le narrateur se remémore cet épisode fondateur de sa jeunesse.

Et ce qui était le récit des années d’apprentissage de quatre jeunes gens dans les années soixante se transforme en roman de la mémoire, quête des souvenirs. La lettre écrite à Adrian, quelques mois avant sa mort, surgit, épouvantable, infernale, choquant le narrateur autant que le lecteur. Le récit de la jeunesse prend une tout autre dimension : et si le narrateur, à l’époque des évènements comme au moment de l’écriture, avait manqué de discernement ? Est-on le mieux placé pour parler de ce qui nous a touché ? Le processus de la mémoire s’inverse : les souvenirs (ré)apparaissent. La nouvelle version des faits semble plus vraie à travers le prisme des années écoulées. C’est le décalage entre la réalité, la pensée et la vérité. Le discours sur la réalité est si lent à se construire que des milliers d’évènements peuvent se passer avant qu’on ait eu le temps de penser les premiers. Paradoxalement, le discours instantané est souvent erroné. Tony a eu besoin de quarante ans pour piger ce qui s’est déroulé, à un moment donné, au début de sa vie. La jeunesse racontée par le narrateur dans la première partie du roman n’est-elle donc pas la vérité ? Mais est-ce toujours un roman ? Le lecteur est soumis aux facultés intellectuelles et à la mémoire du narrateur. Et la vérité ne lui sera révélée qu’une fois que Tony aura compris. Evidente, elle éclaire le roman de la première partie autant que les messages énigmatiques de Veronica, renvoie chacun à ses responsabilités et révèle le mystère de la courte vie d’Adrian : la chute depuis les hautes sphères de la recherche philosophique vers la perversion des relations humaines, dégénérescence insupportable. La quête de la vérité prend la forme d’un jeu de piste à travers Londres et ses environs. Le narrateur retrouve Veronica. Il s’interroge sur le temps passé, son mariage avec Margaret, puis leur divorce, son statut de père et de grand-père, ses sentiments envers sa première amie : A ton avis, est-ce que j’étais amoureux de toi ? Le passé se brouille ou s’illumine. Certains souvenirs sont inventés : Adrian était toujours très caustique à ton sujet en ton absence. D’autres se révèlent faux : il n’y a jamais eu d’église Saint Michael à Chislehurst : mensonge des hôtes ou trouble de la mémoire ? D’autres encore refont surface : la fille qui ne dansait jamais, a dansé, une fois.

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Julian Barnes. Une fille, qui danse. 2013

Alice au pays des Merveilles

Illustration d'origine de John Tenniel (1865)
Illustration d’origine de John Tenniel (1865)

 

La célèbre petite Anglaise fête les 150 ans de son premier voyage au pays des Merveilles et n’a rien perdu de son charme inquiétant qui inspire les artistes et échauffe les cerveaux des chercheurs.

Fatiguée, la jeune Alice sombre littéralement dans le pays des Rêves : un gouffre sans fond l’entraîne, croit-elle, au centre de la Terre. Dans ce monde imaginaire, Alice rencontre des personnages ambivalents, tantôt amusants, tantôt touchants, tantôt inquiétants. Certains sont bienveillants, d’autres malfaisants, la plupart, amis et ennemis, sont bienveillants et malfaisants à la fois. L’enfance se confronte à la duplicité des êtres imaginés. La nostalgie de la tortue est émouvante, la folie du lièvre est divertissante, le goût pour la morale de la Duchesse est déroutant, la cruauté de la Reine est révoltante. Le rêve vire au cauchemar, les corps se déforment, les personnages de conte se transforment en monstres, les ordres sont plus tranchants que la lame du bourreau : « qu’on lui coupe la tête ! » Au pays des Merveilles, les pulsions de mort régissent la vie en société : le gouffre, la chute, le poison, la vaisselle jetée à la tête des nourrissons, la condamnation à mort, les têtes coupées. La violence de ce monde grouillant et brutal est insoutenable : Alice se réveille.

Est-ce que j’étais la même Alice quand je me suis levée ce matin ? En y songeant, il me semble effectivement que je me suis sentie légèrement différente de la veille… mais si je ne suis plus moi-même, alors qui suis-je ? En suivant le lapin pressé, Alice, héroïne humienne par excellence, assiste à la fragmentation de son être en une succession d’états psychologiques. Perturbée par ses émotions, elle l’est aussi par son corps en constante métamorphose, en perpétuel ajustement aux circonstances. Pourtant le mécanisme de cette logique de la nature s’enraille : juxtaposition de deux états jusqu’à la schizophrénie, réduction ou agrandissement disproportionné. Le rapport au corps change : Alice envisage d’envoyer des souliers à ses pieds par l’intermédiaire de la Poste ; devenue petite-fille – serpent, elle s’inquiète davantage de la nouvelle relation entre ses membres que de son changement de nature. La taille du corps, mesure universelle, définit les rapports entre les êtres. Grandir, réduire bouleversent la relation au monde.

Les associations d’idées déterminent les rencontres et les étapes du récit. La tortue a raison car le tort tue. Les sophismes tourbillonnent. Le théâtre et le calligramme se mêlent au chœur antique. Le temps est un être fâché. Les jeux de mots virevoltent. Comme Aude Solal, soixante ans plus tard, un cétacé pour deux. L’absurdité terminologique se confond avec l’absurdité scientifique : elle employait le terme créature car il y avait à la fois des animaux et des oiseaux. Dans ce pays des Merveilles, Alice, paradoxalement, s’habitue aux étrangetés et relève les erreurs de raisonnement. La logique de la fillette se confronte à celle du pays imaginaire. On s’étonne du poème qu’elle déforme. Elle s’indigne de recevoir des ordres de la part d’animaux. On lui reproche sa méconnaissance de l’enlaidification, branche de l’arithmétique. Elle est déconcertée par les règles mouvantes du jeu de criquet. Les connaissances scientifiques de la petite n’ont aucune faculté ordinatrice. Au contraire, grains de sable dans les rouages, elles sont susceptibles de faire basculer ce monde aux règles surprenantes, dans le chaos le plus vertigineux. Alice témoigne de la naissance de la science moderne. Carroll invente une nouvelle base, un système numéral, un monde mathématisé dans lequel l’être, pour mieux s’apprendre, rite initiatique, se dissout parmi la multiplicité des expériences intellectuelles, sensorielles et psychologiques.

Lewis Carroll. Alice au pays des Merveilles. 1865