Les Malheurs de Sophie

Illustration extraite des ouvrages de la Comtesse de Ségur
Illustration extraite des ouvrages de la Comtesse de Ségur

 

Joli retour en enfance que cette adaptation des Malheurs de Sophie de la Comtesse de Ségur réalisée par Christophe Honoré et mise en musique par son ami Alex Beaupain. La petite peste adorable et adorée enchaîne les bêtises au grand désespoir des domestiques : vol du contenu d’une boîte à ouvrage, capture d’un écureuil, massacre de la poupée, découpage barbare des poissons rouges… (dans un autre registre, Sophie serait devenue la comtesse Dracula de Julie Delpy) L’ellipse du grand malheur de Sophie, le naufrage au cours duquel elle perd sa mère, est finement représentée par un tumultueux tableau. La douce Mme de Fleurville, interprétée par Anaïs Demoustier, narre l’épisode face caméra. Camille et Madeleine, les petites filles modèles sont heureuses de retrouver leur amie Sophie et c’est reparti pour une succession de bêtises, non plus sous le regard bienveillant de Mme de Réan mais sous l’œil sévère de la ridicule Mme Fichini, interprétée par Muriel Robin. Avec finesse et humour (amusants passages face caméra, majordome exaspéré tant par les bêtises de la fille de la maison que par la lenteur d’esprit du caméraman), Les Malheurs de Sophie célèbrent la nature : fruits délicieux, danse musicale sous la pluie, animaux mignons sortis d’un film d’animation…, l’imagination des enfants : J’ai une idée !, la maternité généreuse dans un univers essentiellement féminin et la douceur de vivre.

Christophe Honoré. Les Malheurs de Sophie. Avec Anaïs Demoustier, Golshifteh Farahani, Muriel Robin. 2016

Alex Beaupain en concert

Alex Beaupain présente son nouvel album Loin sorti le 25 mars dernier. Deux dates pour cet évènement à la Cigale à Paris : les 29 et 30 mars. Araignée aux semelles blanches, Alex se déplace du piano au micro, alterne les textes tristes et les rythmes pop. Lors de sa dernière tournée, il a terminé par l’interprétation de Je suis un souvenir. Que faire après cela ? Attendre la mort ou continuer à écrire. Alex choisit la deuxième option et donne un mouvement ascendant à son concert. Après moi le déluge en est le paroxysme. Chute abrupte ou pente douce, manière élégante d’inviter sur scène Vincent Delerm, spécialiste du mouvement « up-down », qui interprète Rue battant au piano. Humeur fluctuante, les voiles du décor apparaissent à l’artiste tantôt comme des étendards des chevaliers, tantôt comme des rouleaux de papier toilettes. Public maîtrisé : pas d’effusions personnelles, s’il vous plaît, excité à un seul moment : je relève mes manches pour deux raisons… Alex Beaupain fait la part belle à ses musiciens, compagnons depuis de longues années. Le batteur toujours content, habillé de la tête aux pieds alors qu’on ne voit que le haut de son corps ; un guitariste-compositeur ; une violoncelliste-pianiste-chanteuse qui rêve la nuit d’exhibition ; un pianiste emmerdeur qui trouve les morceaux meilleurs lorsqu’Alex ne chante pas. Loin est une révérence aux artistes qui entourent Beaupain : Julien Clerc, Vincent Delerm, Vincent Van Gogh, la Grande Sophie, Fanny Ardant, Victor Paimblanc… Alex n’hésite pas à  interrompre un morceau lorsqu’il fait une fausse note. Courte page de publicité pour l’album. Le concert est une vague, tantôt entraînante, tantôt caressante, tantôt refroidissante, moment suspendu, envoûté par la poésie des textes et la délicatesse des mélodies. Retour ennuyé par un dragueur lecteur de Guillaume Musso Euh comment dire…, nuit agitée par les paroles des chansons, quotidien amélioré par un secret voyage en Poésie.

Alex Beaupain. Loin. 2016

Les gens dans l’enveloppe

Album de photographies anciennes

 

A partir d’une sélection de photographies achetées auprès d’un brocanteur, Isabelle Monnin, romancière et enquêtrice et Alex Beaupain, auteur-compositeur-interprète, proposent une œuvre triptyque : le roman, l’enquête, le disque.

La gamine grandit seule. Le père est silencieux. La mère est partie. La grand-mère vieillit. Ce drame sourd, enlisant, c’est la tragédie de la vie quotidienne, banale, et en cela universelle et passionnante d’une famille reconstituée grâce aux photographies sans légendes abandonnées dans la maison des origines.

L’histoire visuelle : le texte, les jeux typographiques, la télévision, les photographies, les arrêts sur image (les nouvelles boucles d’oreilles de Michelle), le portrait de Laurence … s’accompagne d’une histoire sonore : le disque dans l’enveloppe, le téléphone qui ne sonne jamais, le répondeur qui n’enregistre pas de message, les poèmes, les lettres de Laurence … Alex Beaupain laisse entendre les voix et les générations, l’enlisement et les désirs d’évasion des personnages inventés par Isabelle Monnin, interprétés par leurs doubles franc-comtois.

Les gens dans l’enveloppe, succession de moments figés par l’objectif du photographe, retrouvent la fluidité du cours de leurs vies. Mais le roman garde la sécheresse des images saccadées : phrases courtes, constance du présent, syntaxe déconstruite, associations d’idées … imitent les conversations interrompues et le flux décousu de la pensée qui dévoile les émotions profondes et les souffrances cachées. Les photographies, traces matérielles des souvenirs, sont émiettées et ingérées par Mamie Poulet, attendant la mort, pour que, définitivement, ils fassent partie d’elle. Seule la photographie de Hans, l’Autre, l’étranger, l’être secrètement, douloureusement aimé, jamais oublié, est jalousement préservée.

Au cours de l’enquête, l’auteur part à la rencontre de ses personnages. La famille inventée et la famille M. se superposent. D’ailleurs la gamine au pull rayé qui a inspiré le personnage de Laurence s’appelle réellement Laurence, étrange coïncidence. La mention du barrage du Châtelot et la photographie du clocher du village permettent de situer le berceau des M. à Clerval. Isabelle Monnin est elle-même originaire du plateau du Haut-Doubs. L’enquête devient double enquête : partir à la rencontre de la famille M., du village, de la maison, des habitudes mais aussi retrouver sa propre enfance, reconstituer les souvenirs, rendre hommage à Odette, la grand-mère très peu connue, le grand-oncle mort à la guerre dont on a oublié le prénom. Dans cette enquête-miroir aux allures de journal intime, les voix et les souvenirs se confondent. Les voisins et les membres de la famille M. livrent des récits intimes. En filigrane, le cours du Doubs, la mort de la sœur et la perte de l’enfant hantent l’auteur. Le voyage dans le temps et dans l’espace proposé par Isabelle Monnin et Alex Beaupain, véritable retour aux sources, est une célébration de la simplicité, mille fois plus romanesque que le roman lui-même.

Isabelle Monnin. Les Gens dans l’enveloppe. 2015