Belle du seigneur

Les bottes, vigueur, gloire militaire, victoire du fort sur le faible, toute la gorillerie chérie ! Adorateurs de la nature et de sa sale loi que vous êtes tous, vous tous ! Mieux encore, pour cette païenne, les bottes évoquent la puissance sociale ! Oui le cavalier, c’est toujours un monsieur bien, un gentilhomme, un important de la tribu, en fin de compte un descendant des barons du Moyen-Age, un chevalier, un monté à cheval, un dépositaire de la force, un noble !

Milieu bourgeois de la Genève des années trente. Attablé au Ritz, Solal, sous-secrétaire de la Société des Nations, promet à Ariane, l’épouse d’Adrien, un de ses employés, de la séduire en moins de trois heures. C’est le début d’une histoire d’amour passionnée et destructrice.

La première partie du roman est peuplée de personnages drôles et ridicules qui gravitent autour du futur couple. Albert Cohen dépeint avec humour les travers du milieu bourgeois genevois pour qui tout n’est qu’apparence et bigoterie. Les parents adoptifs d’Adrien forment un couple décalé et ridicule qui fait pendant à la famille de Solal : une ribambelle de cousins, Juifs de Céphalonie, tous plus excentriques les uns que les autres. Adrien, quant à lui, a tout du mari trompé des pièces de boulevard : haut fonctionnaire feignant, trop tendre, trop faible, désireux d’afficher son ascension sociale. Le futur couple semble hors du temps : Solal, prince chevalier et Ariane, belle oisive. La transcription des flux de conscience permet de mieux comprendre ces personnages qui se prennent pour des héros de roman, l’un par cynisme, l’autre par ennui. Solal séduit Ariane par des moyens qu’il déteste : « des babouineries de gorille » les appelle-t-il, et semble poursuivre son entreprise, guidé par une pulsion autodestructrice, afin d’asseoir sa théorie sur la fausseté et la vanité de l’amour. Ariane, quant à elle, se rêve en princesse de contes de fées, multipliant les bains, les essayages de robes et les dialogues devant son miroir, toute dévouée à son seigneur.

La seconde partie du roman commence avec la formation du couple d’élite. Solal a fait enlever Ariane et les deux amoureux peuvent enfin vivre au grand jour. Sur fond de montée de l’antisémitisme (Hitler est au pouvoir depuis deux ans), Cohen développe l’expression du sentiment amoureux de ses deux personnages et parvient à faire ressentir au lecteur exaspération et écœurement. Alors que la première partie était drôle, bruyante et relevée, la seconde, qui commence avec la formation du couple et qui coïncide avec le début de la décadence de Solal, est plus lente, plus mièvre, désespérée. Coup de maître remarquable, grâce à un style oral, rapide, poétique et rythmé, et l’insertion des flux de conscience, Albert Cohen parvient à mimer l’isolement du couple, son fourvoiement et l’ennui qui monte. Solal et Ariane, bien qu’ils n’aient pas tout à fait la même vision de l’amour, s’enferment dans une conception figée et romanesque qui ne laisse pas de place au naturel et au réel et qui, sans issue, ne peut conduire qu’à la tragédie.

Par l’intermédiaire de Solal, Albert Cohen glisse de fines (et désabusées) analyses psychologiques sur le mécanisme de la séduction et la construction du sentiment amoureux. Solal, fier et écœuré de sa propre beauté, à la fois exploite et dénonce la vénération de la force qui, selon lui, attache la femme à l’homme. Belle du seigneur est un contre-hommage à la littérature des XVIIe et XVIIIe siècle (ou du moins la preuve qu’elle ne fonctionne plus au XXe siècle), un anti-manuel d’amour, une histoire belle et exaspérante à la fois, une histoire d’erreurs plus que d’amour, servie par un style remarquable.

Albert Cohen. Belle du seigneur. 1968

Roman relu dans le cadre du Club Lecture de la Duchesse

Cette lecture me permet également de participer au défi de Blandine et Nathalie Cette année, je (re)lis des classiques !

Challenge

Premières lignes #4

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Voici les premières lignes d’un de mes romans préférés, que j’ai lu il y a quelques années. Pour moi, c’est un incontournable de la littérature du XXe siècle. Ce paragraphe témoigne bien de l’atmosphère hors du temps dont s’empreigne parfois le récit et du style poétique, ici binaire, très caractéristique. On me dit qu’il faut lire ce roman avant dix-huit ans… J’ai pourtant découvert avec plaisir Solal du même auteur l’été dernier.

Descendu de cheval, il allait le long des noisetiers et des églantiers, suivi des deux chevaux que le valet d’écurie tenait par les rênes, allait dans les craquements du silence, torse nu sous le soleil de midi, allait et souriait, étrange et princier, sûr d’une victoire. A deux reprises, hier et avant-hier, il avait été lâche et il n’avait pas osé. Aujourd’hui, en ce premier jour de mai, il oserait et elle l’aimerait.

Albert Cohen. Belle du seigneur. 1968

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.