Les gens dans l’enveloppe

Album de photographies anciennes

 

A partir d’une sélection de photographies achetées auprès d’un brocanteur, Isabelle Monnin, romancière et enquêtrice et Alex Beaupain, auteur-compositeur-interprète, proposent une œuvre triptyque : le roman, l’enquête, le disque.

La gamine grandit seule. Le père est silencieux. La mère est partie. La grand-mère vieillit. Ce drame sourd, enlisant, c’est la tragédie de la vie quotidienne, banale, et en cela universelle et passionnante d’une famille reconstituée grâce aux photographies sans légendes abandonnées dans la maison des origines.

L’histoire visuelle : le texte, les jeux typographiques, la télévision, les photographies, les arrêts sur image (les nouvelles boucles d’oreilles de Michelle), le portrait de Laurence … s’accompagne d’une histoire sonore : le disque dans l’enveloppe, le téléphone qui ne sonne jamais, le répondeur qui n’enregistre pas de message, les poèmes, les lettres de Laurence … Alex Beaupain laisse entendre les voix et les générations, l’enlisement et les désirs d’évasion des personnages inventés par Isabelle Monnin, interprétés par leurs doubles franc-comtois.

Les gens dans l’enveloppe, succession de moments figés par l’objectif du photographe, retrouvent la fluidité du cours de leurs vies. Mais le roman garde la sécheresse des images saccadées : phrases courtes, constance du présent, syntaxe déconstruite, associations d’idées … imitent les conversations interrompues et le flux décousu de la pensée qui dévoile les émotions profondes et les souffrances cachées. Les photographies, traces matérielles des souvenirs, sont émiettées et ingérées par Mamie Poulet, attendant la mort, pour que, définitivement, ils fassent partie d’elle. Seule la photographie de Hans, l’Autre, l’étranger, l’être secrètement, douloureusement aimé, jamais oublié, est jalousement préservée.

Au cours de l’enquête, l’auteur part à la rencontre de ses personnages. La famille inventée et la famille M. se superposent. D’ailleurs la gamine au pull rayé qui a inspiré le personnage de Laurence s’appelle réellement Laurence, étrange coïncidence. La mention du barrage du Châtelot et la photographie du clocher du village permettent de situer le berceau des M. à Clerval. Isabelle Monnin est elle-même originaire du plateau du Haut-Doubs. L’enquête devient double enquête : partir à la rencontre de la famille M., du village, de la maison, des habitudes mais aussi retrouver sa propre enfance, reconstituer les souvenirs, rendre hommage à Odette, la grand-mère très peu connue, le grand-oncle mort à la guerre dont on a oublié le prénom. Dans cette enquête-miroir aux allures de journal intime, les voix et les souvenirs se confondent. Les voisins et les membres de la famille M. livrent des récits intimes. En filigrane, le cours du Doubs, la mort de la sœur et la perte de l’enfant hantent l’auteur. Le voyage dans le temps et dans l’espace proposé par Isabelle Monnin et Alex Beaupain, véritable retour aux sources, est une célébration de la simplicité, mille fois plus romanesque que le roman lui-même.

Isabelle Monnin. Les Gens dans l’enveloppe. 2015

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Alice au pays des Merveilles

Illustration d'origine de John Tenniel (1865)
Illustration d’origine de John Tenniel (1865)

 

La célèbre petite Anglaise fête les 150 ans de son premier voyage au pays des Merveilles et n’a rien perdu de son charme inquiétant qui inspire les artistes et échauffe les cerveaux des chercheurs.

Fatiguée, la jeune Alice sombre littéralement dans le pays des Rêves : un gouffre sans fond l’entraîne, croit-elle, au centre de la Terre. Dans ce monde imaginaire, Alice rencontre des personnages ambivalents, tantôt amusants, tantôt touchants, tantôt inquiétants. Certains sont bienveillants, d’autres malfaisants, la plupart, amis et ennemis, sont bienveillants et malfaisants à la fois. L’enfance se confronte à la duplicité des êtres imaginés. La nostalgie de la tortue est émouvante, la folie du lièvre est divertissante, le goût pour la morale de la Duchesse est déroutant, la cruauté de la Reine est révoltante. Le rêve vire au cauchemar, les corps se déforment, les personnages de conte se transforment en monstres, les ordres sont plus tranchants que la lame du bourreau : « qu’on lui coupe la tête ! » Au pays des Merveilles, les pulsions de mort régissent la vie en société : le gouffre, la chute, le poison, la vaisselle jetée à la tête des nourrissons, la condamnation à mort, les têtes coupées. La violence de ce monde grouillant et brutal est insoutenable : Alice se réveille.

Est-ce que j’étais la même Alice quand je me suis levée ce matin ? En y songeant, il me semble effectivement que je me suis sentie légèrement différente de la veille… mais si je ne suis plus moi-même, alors qui suis-je ? En suivant le lapin pressé, Alice, héroïne humienne par excellence, assiste à la fragmentation de son être en une succession d’états psychologiques. Perturbée par ses émotions, elle l’est aussi par son corps en constante métamorphose, en perpétuel ajustement aux circonstances. Pourtant le mécanisme de cette logique de la nature s’enraille : juxtaposition de deux états jusqu’à la schizophrénie, réduction ou agrandissement disproportionné. Le rapport au corps change : Alice envisage d’envoyer des souliers à ses pieds par l’intermédiaire de la Poste ; devenue petite-fille – serpent, elle s’inquiète davantage de la nouvelle relation entre ses membres que de son changement de nature. La taille du corps, mesure universelle, définit les rapports entre les êtres. Grandir, réduire bouleversent la relation au monde.

Les associations d’idées déterminent les rencontres et les étapes du récit. La tortue a raison car le tort tue. Les sophismes tourbillonnent. Le théâtre et le calligramme se mêlent au chœur antique. Le temps est un être fâché. Les jeux de mots virevoltent. Comme Aude Solal, soixante ans plus tard, un cétacé pour deux. L’absurdité terminologique se confond avec l’absurdité scientifique : elle employait le terme créature car il y avait à la fois des animaux et des oiseaux. Dans ce pays des Merveilles, Alice, paradoxalement, s’habitue aux étrangetés et relève les erreurs de raisonnement. La logique de la fillette se confronte à celle du pays imaginaire. On s’étonne du poème qu’elle déforme. Elle s’indigne de recevoir des ordres de la part d’animaux. On lui reproche sa méconnaissance de l’enlaidification, branche de l’arithmétique. Elle est déconcertée par les règles mouvantes du jeu de criquet. Les connaissances scientifiques de la petite n’ont aucune faculté ordinatrice. Au contraire, grains de sable dans les rouages, elles sont susceptibles de faire basculer ce monde aux règles surprenantes, dans le chaos le plus vertigineux. Alice témoigne de la naissance de la science moderne. Carroll invente une nouvelle base, un système numéral, un monde mathématisé dans lequel l’être, pour mieux s’apprendre, rite initiatique, se dissout parmi la multiplicité des expériences intellectuelles, sensorielles et psychologiques.

Lewis Carroll. Alice au pays des Merveilles. 1865

Romain Gary, L’Angoisse du roi Salomon

Au moins, lorsqu’on ne comprend pas, il y a mystère, on peut croire qu’il y a quelque chose de caché derrière et au fond, qui peut soudain sortir et tout changer, mais quand on a l’explication, il reste plus rien, que des pièces détachées. Pour moi, l’explication, c’est le pire ennemi de l’ignorance.

Suresnes Cité Danse

Alors que le froid de l’hiver engourdit les doigts et rosit les joues, le festival Suresnes Cité Danse chauffe l’atmosphère. Le hip-hop n’est plus seulement la danse des rues, au risque de perdre son caractère spontané, il a forcé les portes des théâtres et des plus belles salles de spectacle et mérite le feu des projecteurs au même titre que les danses académiques. Depuis vingt-quatre ans déjà, la Street Dance est mise à l’honneur à Suresnes. Pendant trois semaines, les danseurs s’emparent de la ville et des écrans. France Télévision s’invite pour filmer ces moments uniques ; nos places sont révérencieusement laissées aux caméras ; les créations des années précédentes sont diffusées sur petit écran (malheureusement en deuxième voire troisième partie de soirée) ; Olivier Meyer, directeur artistique, est si ému qu’il en perd ses mots. C’est l’effervescence.

Voyage à New-York dans les années 1920-1930, Street Dance Club, création 2016 pour huit danseurs, est un véritable pèlerinage, un retour aux sources qui rappelle les célèbres clubs de jazz. Des figures, oui, de la technique, beaucoup, mais surtout de l’humour et de l’auto-dérision. Les sourires des danseurs, la musique enjouée composée par Antoine Hervé, la chorégraphie débridée de l’américain Andrew Skeels qui tantôt exclut, tantôt inclut les individus, est un hymne à la camaraderie au-delà des frontières imposées par les Etats-Unis ségrégationnistes du début du vingtième siècle.

Suresnes Cité Danse
Affiche du festival 2016