Premières lignes #31

La grossesse de sa femme Patricia inquiète beaucoup Fabien. A la naissance de Julia, le pressentiment du papa se révèle juste : la petite dernière est trisomique. Entre moments de tristesse et épisodes amusants, Fabien Toulmé fait le récit de son acceptation sans cacher ses pensées les plus inavouables. L’auteur propose un récit franc, imagé (« Bienvenue à Handicapland ! »), émouvant sans complaisance. Un difficile chemin vers l’amour à l’encontre de l’imaginaire de la trisomie.

Fabien Toulmé. Ce n’est pas toi que j’attendais. 2014

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

 

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Premières lignes #30

Leïla Slimani a le don de décrire les failles, les détails qui clochent sous l’apparence de l’ordinaire et du bien pensant. Adèle est belle, elle est journaliste, elle est mariée à Richard, chirurgien parisien rêvant de s’installer en Normandie. Ensemble, ils ont un petit garçon, Lucien, un bel appartement et ils partent souvent en vacances. Seulement voilà, Adèle souffre d’un mal honteux, inavouable qui déchire le portrait familial idyllique. Sa vie est en réalité une lutte constante contre ses propres pulsions, son propre corps. Un récit osé et implacable sur l’addiction.

Une semaine qu’elle tient. Une semaine qu’elle n’a pas cédé. Adèle a été sage. En quatre jours, elle a couru trente-deux kilomètres. Elle est allée de Pigalle aux Champs-Élysées, du musée d’Orsay à Bercy. Elle a couru le matin sur les quais déserts. La nuit, sur le boulevard Rochechouart et la place de Clichy. Elle n’a pas bu d’alcool et elle s’est couchée tôt. Mais cette nuit, elle en a rêvé et n’a pas pu se rendormir. Un rêve moite, interminable, qui s’est introduit en elle comme un souffle d’air chaud. Elle se lève, boit un café très fort dans la maison endormie. Debout dans la cuisine, elle se balance d’un pied sur l’autre. Elle fume une cigarette.

Leïla Slimani. Dans le jardin de l’ogre. 2014

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L’Art de la joie

Née en 1900, élevée, violée dans la misère, Modesta, Sicilienne d’origine et de cœur, est recueillie dans un couvent où, discrètement, elle se construit à l’opposé des sœurs qu’elle fréquente. Sa douceur et son intelligence lui font gagner l’affection des Brandiforti, proches de la mère supérieure. Adoptée par cette famille aristocratique, Modesta commence son apprentissage et étanche sa soif de vie et de savoir.

Pablo Picasso. Femme lisant. 1920

L’Art de la joie est le portrait d’une femme forte, libre, guidée aussi bien par sa sagesse que par ses pulsions (la vérité de la nature), aimant autant les hommes que les femmes. La jeune fille apprend auprès de ceux qu’elle rencontre : Mimmo, le jardinier du couvent, Beatrice, la fille Brandiforti, Gaïa, la maîtresse de maison, Carmine, le vieux régisseur, Carlo, le médecin socialiste, Joyce, la belle communiste, ses fils Jacopo et Eriprando… Chacun de ces personnages construit, développe, révèle une part de la personnalité de Modesta. Son être, souvent fragmenté (passage de la première à la troisième personne du singulier), est sans cesse en mouvement, en formation. Celle qu’on appelle la princesse recherche constamment la meilleure façon de vivre, de penser, d’élever ses enfants. Ses certitudes sont tantôt bouleversées, tantôt confortées. Les idéologies socialiste et communiste développent des idées qui séduisent la studieuse Mody. A Catane, elle se fait porte-parole, finance les partis antifascistes et reçoit quantité de penseurs. Modesta choque ou suscite l’admiration. C’est une femme libre, moderne, qui a conscience que son pays qu’elle aime tant, est en plein bouleversement. Dans la maison familiale que le lecteur ne quitte qu’à de rares moments, presque huis clos, neveux, petits-enfants, amis, gouvernante, infirmière… gravitent autour de la figure tutélaire, prennent de l’importance ou s’effacent en fonction des relations qu’ils entretiennent avec la princesse.

Roman physique et intellectuel, fresque générationnelle et historique, L’Art de la joie, c’est soixante ans d’histoire italienne racontés sous l’angle familial (les départs, les retours, l’attente…) et intime (les baisers, les enfants qui naissent…). C’est surtout une démarche intellectuelle, un manuel de survie, une quête de l’ataraxie qui font la part belle à la pulsion de vie envers et contre tout, à l’art de la joie dans toute sa force vitale. Une belle leçon, tout en subtilité, qui fait à la fois rêver et penser.

Goliarda Sapienza. L’Art de la joie. 1998

Ecrire d’amour à vingt ans

A l’occasion du Centenaire de la Première Guerre Mondiale, Gwenaëlle Abolivier, journaliste voyageuse, rassemble des lettres d’amour rédigées par des artistes ou des anonymes, du XVIIIe au XXe siècle.

Les correspondants – amants ont la fougue de la jeunesse et de l’amour à revendre. Les soldats au front côtoient si souvent la mort qu’ils vivent dans l’urgence d’aimer et de le dire. La fiancée d’Armand signe Armandine pour faire écho au prénom du jeune homme qui lui manque tant. Joë Bousquet ne cesse de penser à Marthe… L’amour partagé insuffle une énergie créatrice aux artistes. Robert et Clara Schumann ne peuvent distinguer l’amour de la musique. La correspondance entre Victor Hugo et Juliette Drouet est une des plus belles de la littérature française du XIXe siècle. Chaque année les deux amants fêtent leur première nuit d’amour. Le 17 février 1833 est aussi célébré dans Les Misérables. Plus que des amoureux, certains couples s’inspirent mutuellement. C’est le cas des poètes Verlaine et Rimbaud et des sculpteurs Claudel et Rodin. Chacun est la muse de l’autre et leur correspondance montre bien les rapports d’influence mutuelle dans le processus de la création.

Ecrivains, musiciens ou soldats, tous éprouvent la poésie et l’orage de la passion. Isabelle de Bourbon Parme, mariée en 1760 au futur empereur Joseph II, vit l’absence de sa belle-sœur, l’archiduchesse Marie-Christine, comme un martyre. Alfred de Musset et George Sand, quant à eux, se déchirent à Venise : l’un tombe malade, l’autre, amoureuse du médecin…

L’amour semble maintenir en vie. C’est Julien, son futur mari, qui sauve Albertine lors de sa cavale après son hold-up. L’amour et la promesse du bonheur permettent aux soldats de supporter l’horreur de la guerre. Au contraire, lorsque l’amour semble impossible, il expose à la mort. Ne croyant pas au mariage avec Marthe, Joë Bousquet, en première ligne, est atteint à la colonne vertébrale et reste paralysé à vie. L’amour que l’on porte à sa femme mais aussi à ses enfants rend d’autant plus cruelle la tragédie de la guerre. La dernière lettre d’Eugène Deshayes, magnifique, adressée à sa famille est un testament. Il déclare son amour inconditionnel, sa fidélité à sa patrie, le bonheur qu’il a éprouvé, la joie qu’il aurait eue de vivre encore, d’aimer, d’élever ses enfants. Sans aigreur, sans rancœur, avec tout son cœur. Eugène conjugue déjà ses verbes au passé. Si tu me lis, c’est que je ne suis plus. Je t’adorais. Bouleversant.

Ecrire d’amour à vingt ans. Lettres rassemblées et présentées par Gwenaëlle Abolivier. 2014

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Recueil lu dans le cadre du projet Je vous écris car je vous aime. Toutes les modalités du projet chez Pousse et Comète !

Les Envoûtés

A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, une communauté se forme au domaine de Polyka, propriété de Mme Okholowska, veuve désargentée contrainte de louer les chambres de son manoir. Les Envoûtés commencent dans une ambiance de huis clos aristocratique entre conversations mondaines, préparatifs de mariage et relations pécuniaires. La ressemblance frappante entre Walczak, moniteur de tennis invité pour entraîner Mlle Okholowska (Maya), et la jeune fille bouleverse l’ordre établi. Kholawitski, secrétaire du prince voisin, craint pour ses fiançailles. Alors que tout les oppose et tout les réunit, Maya et Walczak luttent contre cette attirance maléfique qui les rend complices dans la violence : la mort de l’écureuil, le match de tennis, la bagarre dans la forêt…

Les Envoûtés est un roman d’apprentissage, une histoire d’amour entre deux jeunes gens qui se construisent et, tour à tour, s’aiment et se haïssent, se poursuivent et se fuient. Pour Gombrowicz, l’évidence de l’amour et la figure du double tiennent du maléfique, du diabolique, comme si un sort avait été jeté, un vent qui rend fou. L’auteur multiplie des indices attestant la présence d’une force surnaturelle : les ressemblances indéniables entre Maya et Walczak, entre le prince et François, ce jeune homme mystérieux appelé à corps et à cris, la ressemblance entre Walczak et François mais aussi le motif de la bouche : les lèvres de l’historien tremblent, celles du moniteur de tennis noircissent, celles de Maya sont en sang, celles du prince sont congestionnées, celles de Maliniak bleuissent…. Et le motif de la serviette tremblant dans le château du prince qui épouvante certains et hante les cauchemars d’autres.

Le manoir du prince Holchanski déploie son ombre sur le domaine de Polyka. Gombrowicz joue avec les codes du roman gothique anglais. Le château tombe en ruine, le prince déraisonne, un méchant au rire démoniaque, des trésors inestimables couverts de poussière, des souterrains, des cryptes, des enfilades de pièces, des tours, des couloirs, le vide, le silence… Myslotch a tout du manoir hanté : une histoire de famille énigmatique et une pièce qui rend fou. Chacun semble atteint d’un mal à exorciser. La jalousie se mêle aux puissances fantastiques. Les envoûtés sont pris au piège de l’amour. Gombrowicz emporte le lecteur, avec un style haletant de plus en plus rythmé, dans la vieille cuisine du château, cœur insondable où se résout l’énigme.

Witold Gombrowicz. Les Envoûtés. 1977

Premières lignes #29

Difficile de résister à cette série et l’été m’a paru le moment propice pour me plonger dans la jeunesse d’Elena et Lila. Dans un quartier populaire de Naples, les deux jeunes filles grandissent parmi une ribambelle de frères et soeurs, des parents aux ambitions modestes, les rivalités entre clans et la violence de la rue. Elena choisit la voie des études tandis que Lila, à l’esprit pourtant secret et explosif, quitte l’école avant le collège. Les deux amies restent intimement liées partageant problèmes familiaux et relations sentimentales. Leur adolescence est une période riche et intense, aux accents mystiques. Entre une journée de cours, une virée entre amis et une discussion familiale, Elena Ferrante crée du silence, du vide, du mystère, qui rendent l’inexplicable plus poétique encore. L’auteure livre le portrait de deux jeunes Italiennes dans les années cinquante, à la fois enracinées dans leur classe et attirées par le sublime.

Ce matin Rino m’a téléphoné, j’ai cru qu’il voulait encore de l’argent et me suis préparée à le lui refuser. Mais le motif de son appel était tout autre : sa mère avait disparu. « – Depuis combien de temps ? – Quinze jours. – Et c’est maintenant que tu m’appelles ? » Mon ton a dû lui paraître hostile ; pourtant je n’étais ni en colère ni indignée, juste un tantinet sarcastique. Il a tenté de répliquer mais n’a pu émettre qu’une réponse confuse, gênée, moitié en dialecte et moitié en italien. Il s’était mis dans la tête, m’a-t-il expliqué, que sa mère était en vadrouille quelque part dans Naples, comme d’habitude. « – Même la nuit ? – Tu sais comment elle est. – D’accord, mais quinze jours d’absence, tu trouves ça normal ? – Ben oui. Ca fait longtemps que tu ne l’as pas vue, c’est encore pire : elle n’a jamais sommeil, elle va et vient, elle fait tout ce qui lui passe par la tête. »

Elena Ferrante. L’Amie prodigieuse. 2015

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Chanson douce

Lorsque Myriam décide de reprendre son travail d’avocate, il semble indispensable de faire garder les enfants, Adam et Mila. Le couple parisien engage alors Louise. Celle-ci a toutes les qualités pour faire une bonne nounou : disponibilité, discrétion, efficacité. Paul et Myriam retrouvent une vie dynamique entre leur profession, les dîners avec les amis, les enfants et les vacances. Louise devient très vite nécessaire à l’équilibre familial.

Les phrases courtes débutant souvent par le sujet de l’action et le présent de narration rendent le récit vivant et rythmé. Le lecteur entre dans l’intimité des personnages. La réussite du couple s’oppose à la vie modeste de Louise, la bonne éducation des enfants, au délaissement de Stéphanie, la fille de la nounou. Leïla Slimani tour à tour rassure et inquiète. Louise est une excellente gouvernante, pourtant le lecteur, au fait du drame qui s’est joué dans le bel appartement de la rue de Hauteville, recherche les indices, les failles dans le comportement, qui annoncent la tragédie : un trio un peu malsain, des cris disproportionnés, une force physique surhumaine, une morsure inexpliquée, une séance de maquillage inappropriée, une horreur un peu trop marquée pour le gaspillage… Leïla Slimani écrit un thriller à contre-courant. Elle rassemble autant qu’elle disperse les éléments attestant la névrose de Louise. L’auteure fait le portrait une femme transparente et mystérieuse, souvent décrite à travers le prisme du regard des autres.

Tout s’agite dans le monde de l’enfance : les jeux, les rituels des bains et des repas, la communauté des nounous du quartier… Puis les jouets se figent dans un silence glaçant, les rires restent suspendus, la nervosité gagne, le huis clos devient étouffant.

Leïla Slimani. Chanson douce. 2016

Premières lignes #28

Beau livre et travail de chercheur. Manuscrits, commentaires, retranscriptions, photographies, dessins, lettres, extraits d’œuvres. Grâce aux documents de la Bibliothèque Nationale de France, Antoine Compagnon, historien de la littérature, entre dans l’intimité d’une sélection d’écrivains français et décline le sentiment amoureux de Victor Hugo jusqu’à Annie Ernaux.

Les mots n’ont pas « la même couleur en passant une frontière », estimait Paul Morand. Ainsi le mot love lui semblait plus « secret », plus magique, plus troublant que le mot amour. Pourquoi pas ? Peut-être parce qu’amour nous vient du latin et que nous avons appris à conjuguer amare depuis notre plus jeune âge, à toutes les personnes, amo, amas, amat, amamus, amatis, amant et à tous les temps, amabam, amabo, amavi… Nous n’y voyons plus de mystère, de profondeur, d’infini, tandis que love, venu du vieil anglais, du haut allemand, et plus loin du sanscrit, contiendrait forcément du désir et de la pulsion, ce que l’on appelle très exactement de la libido. Amour, en somme, serait trop châtié.

Antoine Compagnon. Aimer l’amour, l’écrire. 2016

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Premières lignes #27

Secondé par l’historienne Cécile Berly, Benjamin Lacombe livre une version toute personnelle du mythe Marie-Antoinette. Il invente le carnet intime de cette reine qui n’a jamais pris la plume que pour envoyer de ses nouvelles à ses proches. Le récit fictionnel est entrecoupé de lettres authentiques et de documents lacombisés : recettes de cuisine, plans du Trianon, extraits d’opéra… Et cette alliance, portée par des illustrations gorgées de symboles à la fois poétiques et inquiétants, est toujours aussi séduisante.

Benjamin Lacombe. Marie-Antoinette : Carnet secret d’une reine. 2014

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Premières lignes #26

Au lendemain de la guerre, des couples, des trios, des quatuors se forment moins par amour que par soif de vie. Deux est un éternel automne, une société qui se renouvelle autant qu’elle décline. Marianne attend désespérément Antoine sans savoir si elle l’aime ; on étouffe dans l’appartement fané des Carmontel. On a envie de tout et de rien à la fois,  rien d’autre ne compte que l’éphémère plaisir. On a à peine trente ans qu’on ne s’émerveille plus de rien et qu’on porte un regard désabusé sur le monde. On s’est tant étourdi qu’on ne ressent plus rien. Irène Némirovsky tient à distance ses personnages, elle écrit comme on décrit un tableau. Et c’est déjà l’hiver, on meurt sans avoir vécu.

Publicity still of Joan Crawford. Photo Files. 1932

Il s’embrassaient. Ils étaient jeunes. Les baisers naissent si naturellement sur les lèvres quand une fille a vingt ans ! Ce n’est pas de l’amour mais un jeu ; on ne cherche pas le bonheur mais un moment de plaisir. Le coeur ne désire rien encore : il a été comblé d’amour dans l’enfance, saturé de tendresse. Qu’il se taise maintenant. Qu’il dorme ! Qu’on l’oublie ! Ils riaient. Ils prononçaient les noms l’un de l’autre à voix basse (ils se connaissaient à peine). « Marianne ! – Antoine ! » Puis « Vous me plaisez. – Ah ! comme tu me plais ! »

Irène Némirovsky. Deux. 1939

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