Premières lignes #68

Dans ce court roman, Gabriel Garcia Marquez prend à revers la structure classique du roman policier : meurtriers, victime et mobile sont connus dès les premières pages du roman et le récit consiste à mêler les différents témoignages qui composent cette chronique. La mort annoncée est celle de Santiago Nasar, fils d’immigré, poignardé devant chez lui. Pourtant les frères Vicario ont tenté d’empêcher le crime en prévenant quiconque les croisait de leur intention meurtrière.

Avec humour et légèreté, sans oublier son goût pour la scatologie, le romancier colombien évoque les thèmes de l’amour et de l’honneur à travers cette chronique originale.

Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s’était levé à cinq heures et demie du matin pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait. Il avait rêvé qu’il avait traversé un bois de figuiers géants sur lequel tombait une pluie fine, il fut heureux un instant dans ce rêve et, à son réveil, il se sentit couvert de chiures d’oiseaux. « Il rêvait toujours d’arbres », me dit Placida Linero, sa mère, vingt-sept ans après en évoquant les menus détails de ce lundi funeste. « Une semaine avant, il avait rêvé se trouver seul dans un avion de papier d’étain qui volait à travers des amandiers sans jamais se cogner aux branches », ajouta-t-elle. Placida Linero jouissait d’une réputation bien méritée d’interprète infaillible des rêves d’autrui, à condition qu’on les lui racontât à jeun ; pourtant, elle n’avait décelé aucun mauvais augure dans les deux rêves de son fils, ni dans ceux qu’il lui avait raconté chaque matin, les jours qui avaient précédé sa mort, et dans lesquels des arbres apparaissaient.

Gabriel Garcia Marquez. Chronique d’une mort annoncée. 1981

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Premières lignes #67

La Couleur du soleil narre la rencontre entre Andrea Camilleri, auteur sicilien contemporain et Le Caravage, peintre italien du seizième siècle. Alors qu’il se rend à Syracuse, l’écrivain est embarqué par un trio de mafieux désireux de lui confier le journal de bord du sulfureux peintre, retrouvé dans la maison familiale de l’épouse de l’un d’entre eux. Camilleri publie alors des extraits du journal relatant le départ de Malte après la condamnation du Caravage.

Un roman sans prétention qui mêle intrigue, peinture et histoire lu par hasard à la suite de l’annonce de la mort de l’auteur (et aussi un peu parce que je porte le même nom que lui) mais qui n’aura pas marqué mon esprit.

Le Caravage. Saint Jérôme écrivant. 1606. Collection Borghèse, Rome.

A la fin du Printemps 2004, je fis le voyage à Syracuse, de Rome, pour aller voir une tragédie grecque dont la mise en scène, qui m’attirait par sa nouveauté et son originalité, avait eu un certain retentissement dans les journaux. « Retentissement », c’est peut-être beaucoup dire, vu le peu d’attentions que télévisions et gazettes accordent aujourd’hui à tout ce qui touche à l’art de près ou de loin, mais il est vrai que cette pièce avec trouvé quelque écho. Assez pour piquer ma curiosité. Et puis, je n’avais pas revu Syracuse depuis cinquante ans et j’avais la nostalgie de ce théâtre où, jeune homme, j’avais monté une tragédie d’Euripide. Comme on le sait, ces représentations se déroulent dans le cadre exceptionnel et magique qu’est le théâtre grec, sous la lumière naturelle de l’après-midi, et elles attirent en général beaucoup de monde.

Andrea Camilleri. La Couleur du soleil. 2008

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Premières lignes #66

Alors que Léonor et Cécile veillent leur père et mari mourant sur un lit de l’hôpital de la Salpêtrière, l’esprit de Félix s’évade et entre en conversation avec Ernest Hemingway. Le vieil homme raconte à l’écrivain ses premières années en Espagne, avant la guerre civile. Les voix se mêlent pour accompagner Félix lentement (« ça va être encore long ? ») et poétiquement vers la mort.

Alors que je travaille à cette volute et que je continue de la creuser avec la gouge, une autre révolution s’invite dans ma pensée. Sous mes yeux se dessine le croquis à la plume de Leonardo et de son escalier à quatre volées de Chambord. L’escalier qui s’envole dans la pierre, trouée de ciel dans la masse sculpturale. L’Italie, la Renaissance, la joie de l’esprit, se voir sans se croiser, tout est dans cet escalier.

Escalier à doubles révolutions de Chambord [23.07.19]

Dans ce court roman autobiographique, Léonor de Récondo révèle une nouvelle fois ses obsessions d’artiste : Elle décrit avec précision et recherche le geste (celui du musicien, de l’artisan, du sculpteur) et la matière (le papier, le bois, le marbre) ; elle provoque des rencontres intimistes avec des génies (Ernesto après Michelangelo) ; soigne toujours l’expression pudique des sentiments, la poésie de ses formules, la délicatesse de son style ; mais surtout croit plus que jamais en le pouvoir de l’art.

J’ai commencé l’écriture de ce texte depuis plusieurs mois déjà, quand je fais un rêve. Je suis dans une pièce entourée d’une multitude de petits bouts de papier. Cécile, ma mère, est assise sur un canapé, elle m’observe. Je dois écrire la quatrième de couverture de ce livre. Je suis angoissée, j’essaie de mettre en ordre les petits bouts de papier, ce qu’il s’est passé dans les années 1980, puis 1990, et cette nuit-là. La nuit du 24 au 25 mars 2015 où Cécile et moi avons accompagné Félix, mon père, vers la mort.

Léonor de Récondo. Manifesto. 2019

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Premières lignes #65

William Stoner, fils de fermiers, commence des études d’agronomie à l’université du Missouri juste avant la Première Guerre mondiale. Délaissant cette discipline, il poursuit des études de littérature anglaise dans la même université et y devient enseignant. Stoner est le récit de la vie de ce professeur rythmée par les séminaires, les travaux des étudiants et les deux conflits mondiaux. John Williams trace une vie simple, presque ratée, si ce n’était un amour puissant pour la littérature, rempart à toutes les désillusions.

William Stoner est entré à l’université du Missouri en 1910. Il avait dix-neuf ans. Huit ans plus tard, alors que la Première Guerre mondiale faisait rage, il obtient son doctorat et accepte un poste d’assistant dans cette même université où il continuera d’enseigner jusqu’à sa mort en 1956. Il ne s’est jamais hissé plus haut que le rang de maître de conférences et parmi ses élèves, rares sont ceux qui auront gardé un souvenir précis de lui après la fin de leurs études.

Au cours de sa quarante-troisième année, William Stoner apprit ce que d’autres, bien plus jeunes, avaient compris avant lui : que la personne que l’on aime en premier n’est pas celle que l’on aime en dernier et que l’amour n’est pas une fin en soi, mais un cheminement grâce auquel un être humain apprend à en connaître un autre.

Université du Missouri à Columbia

John Williams. Stoner. 1965

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Premières lignes #63

Après avoir beaucoup apprécié les deux premiers romans de littérature adulte de Gwenaële Robert : Tu seras ma beauté et Le dernier bain, je suis tombée par hasard sur un de ses romans pour la jeunesse.

Pauline, jeune normande, monte à Paris avec ses deux jeunes sœurs pour trouver du travail et découvrir la grande ville. Employée à L’Elégance parisienne, Pauline gravit aisément les échelons du grand magasin tandis que Lucile sert comme domestique et Ninon commence son éducation de jeune fille.

Gwenaële Robert propose une jolie réécriture du roman de Zola Au Bonheur des dames. Emile Bauvincard est un double de l’ambitieux Octave Mouret tandis que son épouse campe une Marguerite Boucicaut soucieuse des bonnes conditions de travail de ses employées. Auprès de Pauline-Denise, on assiste aux débuts des grands magasins sous le second Empire. Les techniques de vente de Bauvincard semblent avant-gardistes : le prêt-à-porter, l’échange gratuit, la livraison, le rayon enfants… L’autrice nous plonge avec délicatesse dans un Paris lumineux en pleine mutation.

Affiche publicitaire Au Bon Marché de 1911. Illustration de Marcellin Auzolle

Ce lundi-là, les voyageurs qui devaient prendre l’express de six heures quarante se pressaient sous la halle couverte. Il avait plu toute la nuit sur la ville du Havre et un vent froid soufflait à présent, séchant les quais éclairés d’un petit jour pâle, sous un ciel de cendre. – Alors, c’est bien vrai, demanda la tante Berthe que l’émotion du départ étranglait, tu nous écriras ? Pauline hocha la tête. Elle craignait de se mettre à pleurer. Oh, la tante l’eût compris, elle-même n’en menait pas large à cette heure, mais Pauline refusait de laisser couler ses larmes devant ses deux sœurs, que l’émotion sans doute aurait gagnées à leur tour. Lucille et Ninon, à quelques pas d’elle, étaient tout occupées à observer la locomotive, énorme, fumante, attelée à un train de sept wagons soigneusement alignés sur les rails. Jamais elles n’avaient vu pareille machine. Ce qui ajoutait encore à leur ébahissement, c’étaient les tourbillons de vapeur blanche qui s’échappaient de ses flancs dans un bruit de tonnerre.

Gwenaële Barussaud-Robert. Pauline, demoiselle des grands magasins. 2015

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Premières lignes #62

Dans ce dernier tome de la série, Elena est devenue une auteure reconnue et une mère débordée. Elle voyage entre Paris, Naples, Florence et Milan au gré de ses obligations professionnelles et des caprices de son amant Nino, son amour de jeunesse. Lila, quant à elle, vit toujours au quartier, à Naples, et se passionne pour l’informatique et la programmation, en duo avec Enzo.

Ma vie entière se réduirait à une bataille mesquine pour changer de classe sociale.

La ville des origines agit à la fois comme un repoussoir et un aimant : Elena y fait de courts séjours avant de s’y installer plus longuement. Elle retrouve les amis de sa jeunesse qui, eux aussi, usent leur vie pour s’en sortir, toujours sous le joug de la Camorra, mafia napolitaine, incarnée par les puissants frères Solara. La violence des origines terrifie les filles d’Elena, méchamment surnommées « les demoiselles », et les assassinats sordides ont remplacé les coups de poing de l’enfance. A cette violence physique répond celle des mots et des idées, exprimée à travers les répliques piquantes de Lila et les romans d’Elena, comme un hommage à l’écriture et à l’interprétation du vrai et du vécu.

Jean-Baptiste Camille Corot (1796-1875). Petite fille avec une poupée (date inconnue). Collection particulière.

A partir du mois d’octobre 1976 et jusqu’en 1979, lorsque je revins vivre à Naples, j’évitai de renouer une relation stable avec Lila. Mais ce ne fut pas facile. Elle chercha presque tout de suite à revenir de force dans ma vie ; moi je l’ignorai, la tolérai ou la subis. Bien qu’elle se comportât comme si elle désirait m’être proche dans un moment difficile, je ne parvenais pas à oublier le mépris avec lequel elle m’avait traitée. Aujourd’hui, je pense que si j’avais été blessée uniquement par ses paroles insultantes – T’es qu’une crétine ! m’avait-elle crié au téléphone lorsque je lui avais parlé de Nino, alors que jamais auparavant, non jamais, elle ne m’avait parlé ainsi -, je me serais vite calmée. En fait, plus que cette remarque vexante, j’avais été affectée par son allusion à Dede et Elsa. Pense au mal que tu fais à tes filles !

Elena Ferrante. L’amie prodigieuse. IV, L’enfant perdue. 2018

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Premières lignes #61

Un mardi, alors que le musée du Louvre est fermé au public, la Tête de cheval blanc de Géricault s’ennuie dans son cadre. L’animal ne veut plus être une œuvre d’art, admirée de tous certes, mais ennuyeusement passive. Il désire plus que tout sortir de sa condition figée, explorer le monde et user d’une toute nouvelle liberté. Son cadre de bois autour du cou, comme un harnais, le cheval blanc explore les salles du musée et rencontre d’autres œuvres, plus vivantes les unes que les autres.

Cet album est une très jolie entrée dans le musée du Louvre. Les dessins sont magnifiques et le scénario apporte une poétique réflexion sur l’identité de l’œuvre d’art.

Olivier Supiot. Le cheval qui ne voulait plus être une œuvre d’art. 2018

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