Premières lignes #74

Le catalogue de l’exposition Marie-Antoinette, métamorphoses d’une image présenté par le commissaire et historien Antoine de Baecque est un élément supplémentaire à ma collection-passion Marie-Antoinette ! On peut y voir les pièces exposées à la Conciergerie de Paris de la chemise de la Reine jusqu’aux souliers Louboutin inspirés par la dernière grande reine de France. Le catalogue explique comment Marie-Antoinette est passée du statut de figure historique décriée de son temps à celui d’icône pop revisitée à travers le monde.

Un foisonnement de représentations s’est emparé de Marie-Antoinette, de son vivant à nos jours. D’ailleurs, aucune figure historique, sans doute, n’a connu davantage de dénominations, de surnoms, voire de sobriquets. D’un côté l’archiduchesse Antoine ou Antonia, la reine de France, la reine martyre, la mère exemplaire, figures de la dignité royale ; de l’autre, l’Autrichienne, l' »autre chienne », la poule d’autruche, Toinette, la Bergère royale, la ministre les colifichets, Madame Déficit, la Catin royale, la fureur utérine, la Messaline royale, Madame Veto, la veuve Capet… De son vivant, elle fut au centre de bien des campagnes de propagande ou de presse ; après sa mort, le 16 octobre 1793, ces réputations contradictoires ont façonné son image. Du culte à la haine, de la curiosité au mimétisme, elles ont engendré une moisson de reflets visuels.

Marie-Antoinette, métamorphoses d’une image. Catalogue de l’exposition à la Conciergerie de Paris. 2019

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Premières lignes #73

Quand elle souriait, Isamberte s’éclairait de l’intérieur. C’était un phénomène tout à fait étonnant. Sans doute, ses circuits internes, activés par la contraction des zygomatiques, propageaient un courant qui produisait une lumière incandescente.

A l’aube de la révolution industrielle, le jeune Gustave Eiffel intègre une mystérieuse société : la Société Super Secrète des Savants en Sciences Surnaturelles. Après avoir réussi à casser une bouteille sans utiliser aucune des surfaces de la pièce de recrutement et prouvé son esprit d’équipe, le jeune homme rejoint les rangs des savants menés par le chimiste Louis Pasteur et sa compagne Constance, experte en techniques de combat. Guidé par sa curiosité naturelle et sa soif d’aventures, Gustave se confronte, malgré son esprit très rationnel, aux étranges méthodes de cette bande de savants pas si fous.

Entre calculs farfelus et jeux de mots douteux, Flore Vesco plonge le lecteur dans l’univers de la métallurgie et revisite avec beaucoup d’humour et un soupçon d’aventures la légende de Gustave Eiffel.

Gustave Eiffel empoigna fermement le fer. Sa main était assurée. Il effectua une légère rotation pour assouplir son poignée et soupeser le métal. Il prit une profonde inspiration. Ses doigts se crispèrent. D’un geste vif, sans hésitation, il appuya la pointe métallique contre le col. Il détendit le bras de manière fluide, dans un mouvement imparable, presque instinctif.

Du premier coup, il repassa l’encolure de sa chemise.

Puis il attaqua les manches. Il gagna du terrain, déplissa les pans de devant et derrière. Sans faiblir, il traquait les plis. Sa respiration était régulière, son œil vif et concentré. Cependant le plus dur restait à faire. Il fallait lisser la boutonnière. Gustave serra le poing sur le manche. Ses épaules tendues trahissaient sa détermination. Il s’élança. Le fer serpenta entre les boutons, défroissant le tissu jusque dans les recoins les plus inaccessibles. Enfin, à bout de forces, Gustave reposa son fer à repasser. Il brandit victorieusement sa chemise. Il était venu à bout de tous les plis.

Flore Vesco. Gustave Eiffel et les âmes de fer. 2018

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Premières lignes #72

Alors qu’ils se rencontrent en plein milieu des années soixante, Harriet et David forment un couple étrangement désuet. Ils rêvent d’une vaste maison, en périphérie de Londres, dans laquelle une ribambelle d’enfants pourrait grandir, s’épanouir et rire, entourée, à Noël et à Pâques, des cousins, des tantes et des grands-parents. Harriet enchaîne ses quatre premières grossesses sans difficulté. La cinquième, au contraire, est beaucoup plus douloureuse. Ben semble très différent de ses aînés : sa naissance bouleverse l’ordre familial et met à mal l’idéal du couple.

Doris Lessing fait entrer le lecteur dans l’intimité familiale et mime bien la décadence de cette famille classique qui pensait prétentieusement pouvoir s’ériger en modèle de bonheur. Décryptant les pensées des personnages, Lessing joue avec les émotions et les facultés empathiques du lecteur. En changeant de cible et de point vue, elle montre magistralement le pouvoir du roman et l’importance de l’interprétation.

Doris Lessing

Harriet et David se rencontrèrent à une fête d’entreprise à laquelle ni l’un ni l’autre n’avait eu envie d’aller, et tous deux surent à l’instant même que c’était là ce qu’ils attendaient. Quelqu’un d’assez conservateur, démodé, pour ne pas dire vieillot ; timide, difficile à contenter : voilà comment les autres les définissaient, il n’y avait pas de fin aux qualificatifs désobligeants qu’ils s’attiraient. Ils défendaient obstinément une certaine vision d’eux-mêmes, qui était la banalité et le droit à la banalité, sans pour autant avoir à subir de critiques pour leurs exigences émotionnelles et leur abstinence simplement parce que c’étaient là des qualités passées de mode.

Doris Lessing. Le cinquième enfant. 1990

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Premières lignes #71

Nina Brochmann et Ellen Stokken Dahl, deux étudiantes en médecine norvégiennes, proposent de combler une méconnaissance notoire en matière de sexe féminin perçue à travers leur entourage mais surtout par l’intermédiaire de leur blog à succès Underlivet. Pour répondre aux nombreuses questions des internautes, les deux jeunes femmes publient un texte qui se présente à la fois comme une réflexion sur les idées reçues et les non-dits mais aussi comme un manuel pratique. Un bon ouvrage de vulgarisation qui ne s’embarrasse pas de style (on est plus proche du blog que de l’essai) mais qui a le mérite de poser les bonnes questions, de donner des pistes de réponses et de réhabiliter le sexe féminin dominé par des siècles et des siècles de phallocratie.

Début 2005, nous lancions notre blog Underlivet. Nous n’étions pas certaines qu’il y ait un véritable besoin de nouvelles publications sur la santé sexuelle, le corps féminin et le sexe. Dans les médias on trouve aujourd’hui plus que jamais des informations sur la sexualité : le meilleur mais aussi le pire. Enfants et adolescents ont accès à Internet et l’utilisent dès leur plus jeune âge. Quand on a une question, le docteur Google est facile à consulter. Et puis n’est-on pas raisonnablement calé sur le sujet quand on a suivi les cours d’éducation sexuelle à l’école ? Nous ne savions pas non plus vraiment comment aborder le sujet. Un énième blog sur le sexe ? Encore des étudiantes en médecine naïves expliquant aux internautes qu’ils sont en bonne santé et que tout est normal chez eux ?

Nina Brochmann et Ellen Stokken Dahl. Les joies d’en bas. 2018

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Premières lignes #70

C’est presque toujours un destin secret qui règle le sort des choses visibles et publiques : presque tous les évènements mondiaux sont le reflet de conflits intimes.

Stefan Zweig fait le portrait d’une des plus grandes reines de France. Adolescente envoyée à la cour de France, jeune femme frivole, mère aimante, bouc-émissaire du peuple, Marie-Antoinette a de très nombreuses facettes. L’auteur autrichien révèle sa jeunesse volée, les difficultés de son ménage avec Louis XVI, les fêtes et les jeux à Trianon, la naissance des enfants, le grand amour pour le comte suédois Axel de Fersen, les abus et les tromperies et s’attarde sur la période révolutionnaire. Personne ordinaire rencontrant une destinée exceptionnelle, Marie-Antoinette a su évoluer d’égérie de la mode à parangon de dignité. En fin psychologue, Zweig propose un beau portrait de femme, à la fois sublime et sotte, attisant la haine du peuple, tout en nuances et en paradoxes.

Elisabeth Vigée-Lebrun. Marie-Antoinette à la rose. 1783. Huile sur toile. Château de Versailles.

Pendant des siècles, sur d’innombrables champs de bataille allemands, italiens et flamands, les Habsbourgs et les Bourbons se sont disputés jusqu’à épuisement l’hégémonie de l’Europe. Enfin, les vieux rivaux reconnaissent que leur jalousie insatiable n’a fait que frayer la voie à d’autres maisons régnantes ; déjà, de l’île anglaise, un peuple hérétique tend la main vers l’empire du monde ; déjà la marche protestante de Brandebourg devient un puissant royaume ; déjà la Russie à demi païenne s’apprête à étendre sa sphère à l’infini : ne vaudrait-il pas mieux faire la paix, finissent de se demander – trop tard, comme toujours – les souverains et leurs diplomates, que de renouveler sans cesse le jeu fatal de la guerre, pour le grand profit de mécréants et de parvenus ? Choiseul, ministre de Louis XV, Kaunitz, conseiller de Marie-Thérèse, concluent une alliance ; et afin qu’elle s’avère durable et ne soit pas un simple temps d’arrêt entre deux guerres, ils proposent d’unir, par les liens du sang, la dynastie des Bourbons à celle des Habsbourgs.

Stefan Zweig. Marie-Antoinette. 1933

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Premières lignes #69

Pour la cohésion de la communauté, on place la sérénité, l’entente, au-dessus du vrai.

Le narrateur voyage régulièrement en Chine pour ses affaires commerciales. Il aime se rendre dans les sous-sols du Grand-Hôtel pour discuter avec la curieuse Madame Ming qui se vante d’avoir dix enfants. Le narrateur s’étonne de cette importante progéniture dans un pays qui impose l’enfant unique mais Madame Ming manie si bien les mots que le jeune homme renonce à distinguer vérité et mensonge.

Ce conte philosophique nous plonge dans une fiction poétique scandée par les sages préceptes de Confucius. Un joli moment suspendu entre réalité et fiction, mensonge et vérité.

Estampe chinoise du XVIIIe siècle représentant le philosophe Confucius (551-479 av. J.-C.). Josse/Leemage

La Chine, c’est un secret plus qu’un pays. Madame Ming, l’oeil pointu, le chignon moiré, le dos raidi sur son tabouret, me lança un jour, à moi, l’Européen de passage : « Nous naissons frères par la nature et devenons distincts par l’éducation. » Elle avait raison… Même si je la parcourais, la Chine m’échappait. A chacun de mes voyages, son sol s’étendait, son histoire s’évaporait, je perdais mes jalons sans en gagner de nouveaux ; malgré mes progrès en cantonais, en dépit de mes lectures, quoique je multipliasse les contrats commerciaux avec ses habitants, la Chine reculait à mesure que j’avançais, tel l’horizon. « Au lieu de se plaindre de l’obscurité, mieux vaut allumer la lumière », affirma Madame Ming.

Eric-Emmanuel Schmitt. Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus. 2012

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Premières lignes #68

Dans ce court roman, Gabriel Garcia Marquez prend à revers la structure classique du roman policier : meurtriers, victime et mobile sont connus dès les premières pages du roman et le récit consiste à mêler les différents témoignages qui composent cette chronique. La mort annoncée est celle de Santiago Nasar, fils d’immigré, poignardé devant chez lui. Pourtant les frères Vicario ont tenté d’empêcher le crime en prévenant quiconque les croisait de leur intention meurtrière.

Avec humour et légèreté, sans oublier son goût pour la scatologie, le romancier colombien évoque les thèmes de l’amour et de l’honneur à travers cette chronique originale.

Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s’était levé à cinq heures et demie du matin pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait. Il avait rêvé qu’il avait traversé un bois de figuiers géants sur lequel tombait une pluie fine, il fut heureux un instant dans ce rêve et, à son réveil, il se sentit couvert de chiures d’oiseaux. « Il rêvait toujours d’arbres », me dit Placida Linero, sa mère, vingt-sept ans après en évoquant les menus détails de ce lundi funeste. « Une semaine avant, il avait rêvé se trouver seul dans un avion de papier d’étain qui volait à travers des amandiers sans jamais se cogner aux branches », ajouta-t-elle. Placida Linero jouissait d’une réputation bien méritée d’interprète infaillible des rêves d’autrui, à condition qu’on les lui racontât à jeun ; pourtant, elle n’avait décelé aucun mauvais augure dans les deux rêves de son fils, ni dans ceux qu’il lui avait raconté chaque matin, les jours qui avaient précédé sa mort, et dans lesquels des arbres apparaissaient.

Gabriel Garcia Marquez. Chronique d’une mort annoncée. 1981

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