Premières lignes #25

La vengeance de la laide contre les belles… La cousine Bette déplace ses pions : son ancien amant devenu artiste reconnu, sa belle et noble cousine, Hortense la jeune mariée, Mme Marneffe, la voisine attirée par le luxe, les vieux beaux ruinés par les jeunes femmes vénales… Le portrait de la bourgeoisie du début du XIXe siècle promet d’être impitoyable.

Vers le milieu du mois de juillet de l’année 1838, une de ces voitures nouvellement mises en circulation sur les places de Paris et nommées des milords cheminait, rue de l’Université, portant un gros homme de taille moyenne, en uniforme de capitaine de la garde nationale. Dans le nombre de ces Parisiens accusés d’être si spirituels, il s’en trouve qui se croient infiniment mieux en uniforme que dans leurs habits ordinaires, et qui supposent chez les femmes des goûts assez dépravés pour imaginer qu’elles seront favorablement impressionnées à l’aspect d’un bonnet à poil et par le harnais militaire.

Honoré de Balzac. La Cousine Bette. 1846

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Premières lignes #24

Un roman qui commence comme un conte intemporel… Des figures irréelles, fantomatiques, presque des symboles, des allégories même… Trois destinées que tout oppose qui finiront pas converger… dans le drame ? Un village aux apparences tranquilles, une ville-musée, un jardin fleuri, des cars de touristes… Un conte qui tourne mal ou un thriller qui commence bien ?

Claude Monet. Nymphéas. 1897

Trois femmes vivaient dans un village. La première était méchante, la deuxième était menteuse, la troisième était égoïste. Leur village portait un joli nom de jardin. Giverny. La première habitait dans un grand moulin au bord d’un ruisseau, sur le chemin du Roy ; la deuxième occupait un appartement mansardé au-dessus de l’école, rue Blanche-Hoschedé-Monet ; la troisième vivait chez sa mère, une petite maison dont la peinture aux murs se décollait, rue Château-d’Eau. Elles n’avaient pas non plus le même âge. Pas du tout. La première avait plus de quatre-vingts ans et était veuve. Ou presque. La deuxième avait trente-six ans et n’avait jamais trompé son mari. Pour l’instant. La troisième avait onze ans bientôt et tous les garçons de son école voulaient d’elle pour amoureuse. La première s’habillait toujours de noir, la deuxième se maquillait pour son amant, la troisième tressaient ses cheveux pour qu’ils volent au vent.

Michel Bussi. Nymphéas noirs. 2010

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Premières lignes #23

Chaque nouvelle de ce recueil est introduite par un court texte, sorte de pont entre éléments du quotidien, faits divers, tendances actuelles et monde parallèle, futuriste, drôle, absurde ou inquiétant. Nous voilà trente ans plus tard dans un monde robotisé dans lequel l’humain cherche sa place. Et pourtant les ancêtres : Alfred de Musset, Isaïe, Job, Jérémie s’invitent dans le texte pour illustrer, poétiser ou annoncer un propos. A travers ce voyage entre les époques, Ketty Steward s’interroge sur l’identité, le corps, les relations sociales… et ses récits d’anticipation prennent l’allure de fables sur le monde contemporain.

Huit heures. J’arrive devant la grille et pose la main sur la plaque d’identification. Feu vert, je peux entrer. J’ôte le bouchon de mon index et le connecte à la borne de communication pour récupérer le courrier du jour dans ma mémoire flash. J’ai le temps de boire un café avant l’arrivée des surveillants. Huit heures dix. Les surveillants sont là, comme me l’indique le panneau de gestion de l’équipe. Je regarde s’allumer, un à un, les voyants sur la grille des tâches. Chacun gagne son poste : bureau, portail, couloirs, permanence.

Ketty Steward. Connexions interrompues. 2011

Michel Ange. Isaïe. 1509

J’ai eu la chance de rencontrer Ketty pas plus tard que cette semaine. Tout en douceur et en rondeur (des perles de son collier rouge jusqu’aux mots qui sortent de sa bouche en passant par les angles arrondis de ses « dés à idées »), Ketty parle de son métier comme d’une évidence. Elle qui s’est essayée à tous les genres (sauf le gore et le polar) affirme avoir commencé l’écriture en CP, comme tout le monde. Mais les listes de courses, les documents administratifs (quel admirable don de transformer la recherche de la note de droits d’auteur  en quête féérique !), non ça ne l’intéresse pas. Ce qu’elle recherche à travers l’écriture, c’est apprendre, toujours plus… Et chaque moment de sa vie est une source d’inspiration inépuisable. Comme cet homme comptant des coupures de cent euros dans le métro. En écrivant ses brèves de transport, Ketty fait des évènements du quotidien des contes qui font rêver, sourire et réfléchir.

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Premières lignes #22

Après la belle découverte d’Elle s’appelait Tomoji, j’ai lu Les Gardiens du Louvre de Jirô Taniguchi. Entre manga, album et carnet de dessins, l’auteur rend hommage aux musées français, le Louvre en particulier. Le narrateur, un jeune Japonais, profite de quelques jours passés à Paris pour parfaire sa culture artistique. Ses pas sont guidés par une jeune femme, réincarnation de la Victoire de Samothrace, sorte de fantôme gardien du Louvre. Chaque chapitre est l’occasion de rencontrer des personnages prestigieux, issus du passé, et d’enrichir auprès d’eux ses connaissances historiques sur la peinture française.

A la lecture de ce magnifique manga, j’ai imaginé Taniguchi, en mai 2013 au retour du festival d’Angoulême, visitant Auvers-sur-Oise, déambulant au musée du Louvre et croquant salles, paysages et badauds.

Jirô Taniguchi. Les gardiens du Louvre. 2014

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Premières lignes #21

Jirô Taniguchi retrace la jeunesse de Tomoji Uchida, une Japonaise née au début du XXe siècle, créatrice du temple bouddhiste Shôjushin. Avec délicatesse et poésie, le maître du manga dépeint un Japon rural attaché à ses traditions et fragilisé par le tremblement de terre de 1923. La jeune Tomoji a vécu des évènements douloureux, narrés avec beaucoup de sensibilité, qui ont forgé sa personnalité. Loin d’un mariage arrangé, sa rencontre avec Fumiaki semble guidée par un ciel favorable aux destinées exemplaires.

Jirô Taniguchi. Elle s’appelait Tomoji. 2015

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Premières lignes #20

Le 12 août 18…, juste après le dixième anniversaire de ma naissance, celui où je reçus de si beaux cadeaux, le gouverneur Karl Ivanovitch me réveilla d’un grand coup de chasse-mouches, et si gauchement qu’il faillit faire tomber la petite icône suspendue à la tête de mon lit. La mouche, tuée, certes, me tomba sur la face. Je sortis le nez de mes couvertures assez à temps pour retenir l’image sainte trébuchante, je jetai la mouche à terre et de mes yeux endormis et fâchés je fixai Karl Ivanovitch.

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Grâce à cette lecture, j’ai enfin compris le mystère des noms russes : Les Russes ont un nom en trois parties : ils ont un prénom, puis le prénom de leur père, auquel on ajoute le suffixe -ovitch ou -evitch qui signifie « fils de », et enfin le nom de famille (Tolstoï s’appelle Léon Nikolaïevitch Tolstoï). Les jeunes filles portent leur prénom suivi du prénom de leur père, auquel on ajoute le suffixe -ovna ou -evna, et du nom de famille au féminin.

Léon Tolstoï. Enfance. 1852

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Premières lignes #19

A l’approche du Printemps des Poètes au cours duquel l’Afrique est à l’honneur, voici les premières lignes du très remarqué Petit Pays de Gaël Faye. Sur fond de souvenirs de jeux et de jeunesse, Gabriel raconte la déchirure sanglante qu’a subi son pays, le Burundi, au début des années 1990, évènement tragique à l’origine des failles identitaires (sans mauvais jeux de mots) du jeune homme exilé en France. Avec un style poétique et métaphorique (j’aime beaucoup les lettres à Laure), Gaël Faye manie à merveille les silences et les bruits. C’est lent, à la limite de l’insouciance (sans jamais la franchir : il y a toujours un drame latent) puis tout explose.

Je ne sais vraiment pas comment cette histoire a commencé. Papa nous avait pourtant tout expliqué, un jour, dans la camionnette. « Vous voyez, au Burundi c’est comme au Rwanda. Il y a trois groupes différents, on appelle ça les ethnies. Les Hutu sont les plus nombreux, ils sont petits avec de gros nez. – Comme Donatien ? – Non, lui c’est un Zaïrois, c’est pas pareil. Comme Prothé, par exemple, notre cuisinier. Il y a aussi les Twa, les pygmées. Eux, passons, ils sont quelques-uns seulement, on va dire qu’ils ne comptent pas. Et puis il y a les Tutsi, comme votre maman. Ils sont beaucoup moins nombreux que les Hutu, ils sont grands et maigres avec des nez fins et on ne sait jamais ce qu’ils ont dans la tête. Toi, Gabriel, avait-il dit en me pointant du doigt, tu es un vrai Tutsi, on ne sait jamais ce que tu penses. »

Gaël Faye. Petit Pays. 2016

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Premières lignes #18

Quand le Savoir de la nature est confondu avec les puissances maléfiques… Triangle dangereux entre la religion, le mal et la nature. Dans l’Angleterre du 17e siècle, parmi les farfadets, les fées et les lutins, la jeune Nell apprend le métier de guérisseuse auprès de sa grand-mère. Plantes, potions et sortilèges n’ont plus de secret pour elle pour soigner les villageois. Mais très vite, sous l’influence d’un découvreur de sorcières et d’une jeune fille perverse, on accuse Nell de pactiser avec Satan. Un roman jeunesse entre magie et cruauté qui révèle le besoin communautaire du bouc-émissaire pour expier les maux.

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Jamais je n’ai souhaité que cela se termine comme ça s’est terminé. Grace peut-être, moi non. A quinze ans, Grace était aussi retorse qu’un serpent et déjà sur la pente glissante qui mène à l’Enfer. En revanche, moi, Patience Madden, j’aurais pu m’arrêter à tout moment – cesser de loucher, ne plus agiter mes bras et mes jambes, retenir les grossièretés qui, tels des crapauds, jaillissaient de ma bouche. J’aurais pu cracher les épingles dissimulées sous ma langue et admettre qu’elles n’étaient nullement une manifestation du Démon mais provenaient de la boîte en merisier où notre mère conservait de menus objets.

Julie Hearn. L’Ange de mai. 2009

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Premières lignes #17

En plein cours de maths, Louise a un malaise. Seule, elle met au monde un enfant qu’elle n’a ni désiré, ni attendu. A partir de plusieurs points de vue (Louise, Samuel, Awa, Virginie…), Isabelle Pandazopoulos retrace l’année de terminale de cette adolescente bouleversée par un évènement qui dépasse l’entendement. L’auteure s’interroge sur les relations familiales, amicales et sentimentales à l’aube de l’âge adulte et se centre sur le combat contre soi-même qui fait à la fois aimer et rejeter l’enfant venu de nulle part. Ce drame intime, poignant et émouvant, entre crises et silences, prend parfois l’allure d’une enquête policière : qu’est-il arrivé à cette adolescente ordinaire, meilleure élève du lycée entourée d’une famille aimante ?

Ce soir-là sans savoir j’ai su. J’étais au concert à la salle Pleyel. J’ai su à travers la musique, à cause ou avec elle. C’était la 9e de Mahler dirigée par Claudio Abbado. Je me suis mise à attendre, à attendre si fort que les larmes ont coulé. Une émotion brute, douloureuse et si lourde, ça monte crescendo, pas à pas, et puis ça se déchire dans un chaos sonore, pas tout de suite, pas encore, ça menace, ça tourmente et puis ça disparaît, la mélodie revient, comme un souvenir, légère, insouciante, et pourtant nostalgique, déjà perdue, elle s’enfuit, s’estompe, et la violence reprend, explosive… Ballottée, submergée, je me rends, il n’y a rien à comprendre, et soudain ce silence, l’intuition du vertige, quelque chose qui s’incarne, la sensation d’un massacre, si ce n’était la douceur de la flûte…

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Isabelle Pandazopoulos. La Décision. 2013

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Premières lignes #16

Pierre André, un précepteur à la jeunesse passée et aux illusions perdues, revient au pays auprès de sa vieille mère après six ans d’absence. Pendant ce temps, la jeune voisine, Marianne Chevreuse a bien grandi, a perdu père et mère, refusé une installation en ville et éconduit plusieurs prétendants. Alors que les sentiments de Pierre pour la jeune fille s’éclaircissent, un jeune rival cherche à épouser Marianne…

Au cours de cette lecture, j’ai appris un joli adjectif qui rappelle le signe astrologique et annonce l’amour :

sagitté,ée. adj 1778. du latin sagittatus, de sagitta « flèche ». didact. Qui a la forme d’un fer de flèche, de lance. Feuilles sagittées.

Auguste Charpentier. George Sand. 1835
Auguste Charpentier. George Sand. 1835

Quand tu passes le long des buissons, sur ce maigre cheval qui a l’air d’une chèvre sauvage, à quoi penses-tu, belle endormie ? Quand je dis belle… tu ne l’es point, tu es trop menue, trop pâle, tu manques d’éclat, et tes yeux, qui sont grands et noirs, n’ont pas la moindre étincelle de vie. Or quand tu passes le long des buissons, sans soupçonner que quelqu’un peut être là pour te voir paraître et disparaître, – quel est le but de ta promenade et le sujet de ta rêverie ? Tes yeux regardent droit devant eux, ils ont l’air de regarder loin. Peut-être ta pensée va-t-elle aussi loin que tes yeux ; peut-être dort-elle, concentrée en toi-même.

Il lui manquait pour être jolie que d’avoir songé à l’être, ou de croire qu’elle pourrait le paraître.

George Sand. Marianne. 1875

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