Premières lignes #45

Dans ce texte autobiographique, Charles Juliet s’adresse d’abord à ses deux mères : celle qui l’a mis au monde et celle qui l’a élevé, puis au garçon en quête de soi qu’il a été. Avec une grande émotion, l’auteur trace la vie douloureuse de sa mère biologique : jeunesse paysanne, petites sœurs à charge, goût balayé pour les études, amour tragique, grossesses coup sur coup… et rend hommage à celle qui l’a recueilli et a trimé toute sa vie. En parallèle, l’auteur dresse son portrait en train de devenir écrivain dans la douleur et le labeur. Un texte émouvant sur l’origine et la destination de Charles Juliet.

Jean-François Millet. Glaneuses. 1857. Paris, musée d’Orsay.

Tu es l’aînée et c’est toi qui t’occupes d’elles. Le plus souvent, la mère est dehors, dans les champs, à travailler avec le père. Toi, rivée à la maison, très tôt astreinte aux soins du ménage, aux multiples tâches liées à la vie de la ferme. L’hiver venu, dans la petite usine d’un village proche, la mère est employée à monter des horloges. Quatre kilomètres le matin, et le soir, autant pour le retour. A pied. Presque toujours sans le froid, le brouillard et la neige.

Charles Juliet. Lambeaux. 1995

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Premières lignes #44

Dans un village de Mayenne, ce genre de village qui, concentré autour de son Café, ne semble pas avoir subi la succession des époques, sept amis rendent visite alternativement à Fauvette et Étienne. Le vieux couple habite une maison silencieuse à l’orée de la forêt. Chaque jour, un de leurs proches franchit le seuil, ouvre les volets, change l’eau des fleurs, dresse la table, termine les mots croisés laissés sur la table… Une promesse secrète semble avoir attribué une tâche à chacun.

Ambiance silencieuse pour ce roman, récompensé par le Prix Médicis, qui célèbre tout en pudeur le pouvoir de la mémoire et les liens tissés entre mer et terre.

« La visite, » murmure Étienne Pradon. Fauvette ne répond pas. Assise à la table aux coquelicots, elle remplit ses grilles, des lettres de case en case jusqu’à en oublier le temps. Lorsqu’elle est dans son jeu, Fauvette n’écoute rien de la maison. Ni les pas de son mari dans le couloir, ni la petite horloge suisse, ni leur silence, ni aucun des bruits du dehors. Étienne marche vers la penderie. Il dit que la veilleuse du grenier vient de s’éteindre, qu’il faut remplacer l’ampoule, qu’il doit en rester une neuve dans le carton à électricité. Il parle comme ça, tout haut, pour lui seul comme à son habitude. Puis il s’arrête contre la porte et se tourne vers elle en disant : « La visite. »

Sorj Chalandon. Une promesse. 2006

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Premières lignes #43

Guerrière, gynécologue, rebelle, impératrice, amoureuse, actrice… Pénélope Bagieu dresse le portrait de femmes d’influence à travers le monde. De l’Antiquité à nos jours, à l’échelle individuelle, familiale ou internationale, toutes ont mené un combat pour défendre leurs idées et prouver qu’elles valent autant que les hommes.

Les planches de Pénélope Bagieu sont colorées et audacieuses, elles ne manquent ni d’humour ni de piquant. Auteure blog, Pénélope multiplie les clins d’œil avec les lectrices et les femmes en général du XXIe siècle. Sacrée performance que de permettre de s’identifier à une impératrice chinoise ou à une gynécologue du IVe siècle avant JC !

Pénélope Bagieu. Culottées, 1. Des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent. 2016

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Premières lignes #42

Alors qu’Elena termine ses études, vient de publier son premier roman et s’apprête à épouser Pietro, un jeune enseignant, Lila trime à l’usine de salaisons, subit l’injustice des patrons et le harcèlement des hommes. A différentes échelles de la société, le troisième tome de L’Amie prodigieuse nous plonge en plein cœur des tumultueux évènements du printemps 1968. Cinquante ans après, de l’autre côté de la frontière alpine, ce récit a une résonance toute particulière. Les slogans anticapitalistes ont remplacé les coups de poing mais la violence des origines ressurgit à chaque instant. Bien qu’Elena et Lila aient des parcours divergents, le quartier de leur enfance reste gravé dans leur identité autant que leur inaltérable amitié.

Ziegler T. Révolution. 2016

La dernière fois que j’ai vu Lila, c’était il y a cinq ans, pendant l’hiver 2005. Nous nous promenions de bon matin le long du boulevard et, comme cela se produisait depuis des années déjà, nous n’arrivions pas à nous sentir véritablement à l’aise. Je me souviens que j’étais seule à parler. Elle ne faisait que chantonner, saluant des gens qui ne répondaient même pas. Les rares fois où elle m’interrompait, c’était pour lancer quelques exclamations sans rapport évident avec ce que je disais. Au fil des ans, il nous était arrivé trop de choses pénibles, parfois même atroces, et pour retrouver le chemin des confidences, il aurait fallu que nous nous disions trop de pensées secrètes. Or moi, je n’avais pas la force de trouver les mots, et elle, qui avait peut-être la force de le faire, elle n’en avait pas l’envie, ou bien n’en voyait pas l’utilité.

Elena Ferrante. L’amie prodigieuse. III, Celle qui fuit et celle qui reste. 2017

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Premières lignes #41

Françoise Ravelle présente Marie-Antoinette, la plus célèbre des Reines de France, comme une icône de la mode, révolutionnant le bon goût à la fin du XVIIIe siècle. Tout au long de son règne, la jeune femme s’est entourée d’artistes qui ont créé pour elle un univers à son image : tenues de cour, de campagne, tapisserie, pierres précieuses, mobilier, art de la table, aménagement des espaces, jardins… Ce petit guide est élégamment illustré par des pièces de collection essentiellement exposées à Versailles, Trianon et Fontainebleau.

Qui est Marie-Antoinette ? La « tête à vent » déplorée par son frère Joseph II, la souveraine hautaine et frivole stigmatisée par les historiens du XIXe siècle, la « femme ordinaire » peinte par Stefan Zweig ou la superstar glorifiée plus récemment par le cinéma ? Le portrait est d’autant plus difficile à cerner qu’on ne saurait résumer en un instantané unique quelque vingt ans de règne. La jeune emplumée courant les bals masqués au milieu des années 1770 ne ressemble guère à la mère aimante et attentionnée des années 1780, laquelle est encore à mille lieues de la figure sublime et tragique qui affronte ses juges puis son bourreau en 1793. Reste le fil rouge de la souveraine rebelle et moderne, tant l’obstination de Marie-Antoinette à échapper aux règles et aux obligations de son rang est constante.

Françoise Ravelle. Marie Antoinette : Reine de la mode et du goût. 2017

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Premières lignes #40

Rebecca Dautremer provoque une rencontre entre le lecteur et deux personnages observateurs qui déambulent à travers la ville endormie de la Belle au Bois dormant. Tout est calme, le temps est arrêté. A une époque où tout passe et tout lasse, l’illustratrice suspend les mouvements des habitants du Bois, une ville intemporelle et universelle qui, loin d’imiter la mort, respire la tranquillité du repos. Dautremer soigne la légèreté des poses et le détail : une affiche de cirque, une main qui pend d’une fenêtre, des fleurs fanées, des feuilles mortes… avec le souci du photographe qui capte l’attitude du corps qui se relâche.

Le Bois dormait est un magnifique album, coloré et poétique, qui réjouit les yeux et donne des envies enchantées de lâcher-prise.

Rebecca Dautremer. Le Bois dormait. 2016

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Premières lignes #39

Dans ce deuxième volume, lu d’une traite, avec avidité, comme on lit un roman policier, Elena Ferrante fait grandir ses deux héroïnes napolitaines. Elle s’attaque à une période difficile : l’adolescence. Alors que Lila commence une vie commune avec un mari qui la répugne, Elena poursuit ses études et, après l’obtention de son baccalauréat, quitte Naples pour Pise. Les deux jeunes filles se retrouvent l’été et, autour d’elles, gravitent les jeunes gens du quartier. Leur relation alterne entre fusion et séparation.

Elena est narratrice et observatrice d’un peuple qui, en même temps, s’embourbe et rejette la misère, celle d’un quartier qu’elle aime et renie. Quant à Lila, toujours aussi complexe, elle agace et émeut à la fois ; elle se débat entre ses pulsions, écartelée entre le désir de n’être rien et celui d’être tout, le désir de faire éclater son être et celui de s’anéantir. Le vœu de s’en sortir ne suffit pas pour enrailler la violence des origines. Dans Le Nouveau nom, on cogne toujours avec les poings mais on se fait aussi des coups bas, appâtés par le gain. Et le cloisonnement des conditions sociales saute à la figure, au cœur d’une ville et d’une époque que le lecteur apprend à mieux connaître.

Bord de mer napolitain

Au printemps 1966, Lila, dans un état de grande fébrilité, me confia une boîte en métal contenant huit cahiers. Elle me dit qu’elle ne pouvait plus les garder chez elle car elle craignait que son mari ne les lise. J’emportai la boîte sans faire de commentaires, tout juste quelques remarques ironiques sur la quantité de ficelle qu’elle avait utilisée pour la fermer. A cette époque nous étions en très mauvais termes, mais on aurait dit que j’étais la seule à le penser. Les rares fois où nous nous voyions elle n’exprimait nulle gêne, elle était affectueuse et pas une parole hostile ne lui échappait.

Elena Ferrante. L’amie prodigieuse. II, Le Nouveau nom. 2016

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