Premières lignes #40

Rebecca Dautremer provoque une rencontre entre le lecteur et deux personnages observateurs qui déambulent à travers la ville endormie de la Belle au Bois dormant. Tout est calme, le temps est arrêté. A une époque où tout passe et tout lasse, l’illustratrice suspend les mouvements des habitants du Bois, une ville intemporelle et universelle qui, loin d’imiter la mort, respire la tranquillité du repos. Dautremer soigne la légèreté des poses et le détail : une affiche de cirque, une main qui pend d’une fenêtre, des fleurs fanées, des feuilles mortes… avec le souci du photographe qui capte l’attitude du corps qui se relâche.

Le Bois dormait est un magnifique album, coloré et poétique, qui réjouit les yeux et donne des envies enchantées de lâcher-prise.

Rebecca Dautremer. Le Bois dormait. 2016

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Premières lignes #39

Dans ce deuxième volume, lu d’une traite, avec avidité, comme on lit un roman policier, Elena Ferrante fait grandir ses deux héroïnes napolitaines. Elle s’attaque à une période difficile : l’adolescence. Alors que Lila commence une vie commune avec un mari qui la répugne, Elena poursuit ses études et, après l’obtention de son baccalauréat, quitte Naples pour Pise. Les deux jeunes filles se retrouvent l’été et, autour d’elles, gravitent les jeunes gens du quartier. Leur relation alterne entre fusion et séparation.

Elena est narratrice et observatrice d’un peuple qui, en même temps, s’embourbe et rejette la misère, celle d’un quartier qu’elle aime et renie. Quant à Lila, toujours aussi complexe, elle agace et émeut à la fois ; elle se débat entre ses pulsions, écartelée entre le désir de n’être rien et celui d’être tout, le désir de faire éclater son être et celui de s’anéantir. Le vœu de s’en sortir ne suffit pas pour enrailler la violence des origines. Dans Le Nouveau nom, on cogne toujours avec les poings mais on se fait aussi des coups bas, appâtés par le gain. Et le cloisonnement des conditions sociales saute à la figure, au cœur d’une ville et d’une époque que le lecteur apprend à mieux connaître.

Bord de mer napolitain

Au printemps 1966, Lila, dans un état de grande fébrilité, me confia une boîte en métal contenant huit cahiers. Elle me dit qu’elle ne pouvait plus les garder chez elle car elle craignait que son mari ne les lise. J’emportai la boîte sans faire de commentaires, tout juste quelques remarques ironiques sur la quantité de ficelle qu’elle avait utilisée pour la fermer. A cette époque nous étions en très mauvais termes, mais on aurait dit que j’étais la seule à le penser. Les rares fois où nous nous voyions elle n’exprimait nulle gêne, elle était affectueuse et pas une parole hostile ne lui échappait.

Elena Ferrante. L’amie prodigieuse. II, Le Nouveau nom. 2016

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Premières lignes #38

En apparence, Marguerite est une jeune femme comme les autres : elle a un joli appartement, un amoureux gentil et un travail intéressant. Sa différence est tenue, presque invisible : Marguerite a beaucoup de mal à supporter le bruit et l’agitation sociale autour d’elle. Consciente de ses difficultés, la jeune femme part à la quête d’elle-même, lit, se renseigne, consulte, fait des rencontres et se libère peu à peu…

L’autrice-dessinatrice-narratrice de ce roman graphique inspiré de faits réels n’est autre que la libraire de Marguerite, témoin de ses recherches. Entre observatrice et confidente, Mademoiselle Caroline a suivi les pas de la lectrice assidue. Le jeu de couleurs très significatif (du rouge sur fond noir symbolisant les agressions extérieures jusqu’aux couleurs éclatantes de la libération) permet de retracer, sobre et touchante, la rencontre de Marguerite avec elle-même.

Qui, au cours de cette lecture drôle et émouvante qui pointe une difficulté mal connue, ne s’est pas dit : « Mais c’est moi, ça. » ?

Mademoiselle Caroline et Julie Dachez. La différence invisible. 2016

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Premières lignes #37

Sam graffe sur les murs de Paris les animaux de l’arche de Noé, joue aux échecs avec Mme Decastel et chante avec les « Copains d’abord », la chorale des sans-abris. Alors qu’il s’apprête à terminer sa grande oeuvre, une petite fugueuse, Lilibelle, glisse sa main dans la sienne et décide que le jeune homme sera sa nouvelle famille. Robin des graffs est une double enquête policière, une course-poursuite mais surtout de belles histoires d’amitié aussi touchantes qu’inattendues.

Geographicus fine antique maps. Paris Monumental et Metropolitain. 1920

Sam glissa la bombe de peinture dans la besace sanglée contre sa hanche et inspira à pleins poumons. Les effluves de diluant s’étaient évaporés dans l’air frais de la nuit. Le graff était terminé. Agrippé à dix mètres de hauteur sur la façade de l’immeuble parisien qu’il avait choisi en guise de toile, le jeune homme était trop proche pour juger du résultat, mais les signes qu’il ressentait ne le trompaient pas. La respiration qui s’accélère, cette fébrilité qui télégraphe en morse dans sa poitrine, le mélange d’envie de rire et de pleurer, autant de sensations qui accompagnaient l’excitation d’un graff réussi.

Muriel Zürcher. Robin des graffs. 2016

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Premières lignes #36

Alors que Roméo, onze ans, se prépare à un concours de pâtisserie, son meilleur ami, Yann, lui rend visite. Il a rencontré une jeune fille chez l’orthodontiste et celle-ci veut qu’ils s’écrivent des lettres pour faire connaissance. Yann voudrait que Roméo corrige ses lettres… Lorsque celui-ci apprend qu’il s’agit de Juliette, sa jeune voisine dont il est amoureux, Roméo est très partagé…

Version élève de Tu seras ma beauté, ce récit propose une relecture humoristique de Roméo et Juliette et de Cyrano de Bergerac, entrecoupée de recettes de gâteaux plus alléchantes les unes que les autres ! La littérature classique n’a pas fini d’inspirer…

Hyper concentré, j’ai battu les blancs en neige en incorporant le sucre, petit à petit. D’après la recette, je devais obtenir un mélange ferme et brillant. J’ai laissé échappé un soupir satisfait, j’y étais. Oups ! Vite allumer le four pour le préchauffer. – Ch’est bon, je peux te parler maintenant ? a murmuré Yann. Il m’observait en silence depuis cinq minutes, impatient de me raconter pourquoi il s’était précipité chez moi après son rendez-vous chez l’orthodontiste. Je m’en voulais un peu de le faire attendre, mais la cuisine, c’est sacré, surtout quand je réalise une recette pour la première fois.

Agnès Laroche. La vraie recette de l’amour. 2017

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Premières lignes #35

Le commissaire Adamsberg enquête sur une affaire qui, en apparence, concerne plus les zoologues que les services de la police : une série de morts nécrosés par le venin de l’araignée recluse. Plus que jamais, le lecteur suit tant bien que mal les mouvements de pensée et les associations d’idées du fantasque chef de la brigade.

Allers-retours entre pratiques moyenâgeuses et technologies contemporaines, enfance et âge adulte, subconscient et analyse, Fred Vargas nous fait voyager à travers les méandres d’un cerveau humain pétri de légendes. Analogie entre l’araignée et la femme, le venin et le sperme, les victimes et les assassins ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

American spiders and their spinningwork. V.3
Academy of natural sciences of Philadelphia,1889-93.

Adamsberg, assis sur un rocher de la jetée du port, regardait les marins de Grimsey rentrer de la pêche quotidienne, amarrer, soulever les filets. Ici, sur cette petite île islandaise, on l’appelait « Berg ». Vent du large, onze degrés, soleil brouillé et puanteur des déchets de poisson. Il avait oublié qu’il y a un temps, il était commissaire, à la tête des vingts-sept agents de la Brigade criminelle de Paris, 13e arrondissement. Son téléphone était tombé dans les excréments d’une brebis et la bête l’y avait enfoncé d’un coup de sabot précis, sans agressivité. Ce qui était une manière inédite de perdre son portable, et Adamsberg l’avait appréciée à sa juste valeur.

Fred Vargas. Quand sort la recluse. 2017

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Premières lignes #34

Antoinette vient d’avoir quatorze ans et s’impatiente de faire son entrée dans le monde, de vivre enfin, de se parer et de rencontrer des hommes. Le bal qu’organisent ses parents, les Kampf, est l’occasion rêvée pour faire son apparition. Alors qu’on interdit à la jeune fille d’assister à la soirée, ne serait-ce qu’un quart d’heure, Antoinette, par jalousie et par dépit, prépare sa vengeance.

Dans la lignée des nouvelles de Maupassant, Irène Némirovsky propose un conte cruel sur la violence de l’adolescence et l’égoïsme de l’amour, les sentiments des enfants contre la soif de vie, le besoin maladif de reconnaissance des parents, ces « nouveaux riches » qui étalent leur richesse, enfouissent la misère de leur jeunesse sous leurs provocantes dépenses et délaissent leur famille au profit de relations mondaines falsifiées.

François Batet (1921-2015)

Mme Kampf entra dans la salle d’études en fermant si brusquement la porte derrière elle que le lustre de cristal sonna, de toutes ses pendeloques agitées par le courant d’air, avec un bruit pur et léger de grelot. Mais Antoinette n’avait pas cessé de lire, courbée si bas sur son pupitre, qu’elle touchait la page des cheveux. Sa mère la considéra un moment sans parler ; puis elle vint se planter devant elle, les mains croisées sur sa poitrine. « Tu pourrais, lui cria-t-elle, te déranger quand tu vois ta mère, mon enfant. Non ? Tu as le derrière collé sur ta chaise ? Comme c’est distingué… Où est miss Betty ? »

Irène Némirovsky. Le bal. 1930

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