Une bête au Paradis

Au Paradis, ferme située un peu en dehors du village, Emilienne veille en matriarche sur ses petits-enfants, Blanche et Gabriel, et sur son commis, Louis, autant que sur ses bêtes. Les deux orphelins grandissent librement et, avec l’adolescence, vient le grand amour de Blanche, Alexandre, qui rompt l’ordre établi du Paradis et brise le cœur de la jeune fille.

C’était cela qui, à présent, la ravageait de nouveau : les mots d’Alexandre, ces pauvres mots dont il ne savait rien faire sinon les mettre les uns derrière les autres pour former de jolies phrases sans profondeur.

Une bête au Paradis s’inscrit dans un cadre à la fois dur, physique et idyllique. Avant l’accident fatal qui coûte la vie aux parents de Blanche et Gabriel, la famille Emard semble mener une vie heureuse, un peu à l’écart du village, au milieu des bêtes et des champs. Après le drame qui rompt l’harmonie, les travaux de la ferme semblent se durcir. Emilienne achète les bras puissants de Louis venu se réfugier auprès de la vieille femme à la suite d’une énième crise de son père. Le Paradis est à la fois un refuge et une prison qui s’érige en opposition au monde de la ville. La ferme est un lieu clos, un espace-temps fermé censé protéger des ambitions et des valeurs citadines (la richesse, l’ascension sociale…). Alexandre, élément perturbateur, représente la menace extérieure : il rêve de quitter alors que Blanche rêve de rester à jamais dans ce Paradis primitif.

Une bête au Paradis est un roman physique. Blanche et Alexandre firent l’amour pour la première fois pendant qu’on saignait le cochon dans la cour. Cécile Coulon mêle les fluides tout au long du roman : le sang, le sperme, la boue, la sueur, les larmes sont indissociables du dur labeur paysan et participent d’une progressive animalisation des personnages. Louis est une bête de somme, un travailleur taiseux qui réprime douloureusement ses pulsions. Blanche fait partie intégrante de la terre du Paradis et adopte au fil du roman des comportements de plus en plus sauvages. La violence de la vie primitive n’épargne pas la terre d’Emilienne : Blanche lutte contre les caresses d’Alexandre pour préserver son espace vital et Louis, battu par son père, cogne pour rétablir l’équilibre du Paradis perdu.

Jacob Savery l’Ancien, Le Jardin d’Éden, daté de 1601, Collection Girardet, Kettwig

Une bête au Paradis est un puissant drame humain. Cécile Coulon manie les silences et les bruits et fait à merveille ressentir le calme avant la tempête. Dans le monde pudique de la ferme, l’explosion des sentiments et les moments de crise et de rage sont d’autant plus violents. Le style de l’autrice fait ressortir la beauté de l’excès. Chez Emilienne, on ressent beaucoup, on en parle très peu mais on se comprend toujours. Le double abandon qu’a subi Blanche est un drame qui enraye les dispositions naturelles : alors qu’elle était plus disposée aux travaux des champs que son jeune frère, c’est le malingre et mélancolique Gabriel qui gagne le combat de la vie. Dans un monde perverti, le plus fort n’est pas toujours celui que l’on croit. Cécile Coulon explore la complexité des rapports humains et s’interroge sur les fissures que provoque l’isolement. Le cadre spatio-temporel indéfini confère une universalité à ce drame puissant.

Son corps, seul, aurait su tenir debout : mais à l’intérieur, son âme entière, son âme faite de tous ses âges, de toutes ses expériences, implosait.

Une bête au Paradis est un drame familial, physique, viscéral, chargé en émotions ; une tragédie intemporelle sur l’attachement excessif et destructeur à la terre. C’est aussi une lecture addictive tant Coulon sait manier le calme et la tension dramatique. Le lecteur se sent lui aussi happé, enlisé, englouti dans le cycle enrayé de la vie à la ferme.

Cécile Coulon. Une bête au Paradis. 2019

Auteur : Eléonore Clélia

Francilienne en semaine, orléanaise, parisienne, angevine, le week-end, littéraire de formation, intriguée par les sciences, tantôt lectrice, amatrice d’art et de culture, tantôt cuisinière ou bricoleuse, bref curieuse, je partage créations, chroniques et coups de cœur qui font mes petits bonheurs quotidiens.

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