Poupée volée

Enseignante en littérature anglaise, Leda décide de passer quelques semaines sur la côte ionienne et y loue un petit appartement. Entre lecture et écriture, elle passe son temps libre à la plage et s’intéresse à une famille, plus particulièrement à une jeune mère, Nina, et à sa petite fille, Elena.

Rares sont les lieux où les différentes classes sociales se croisent. La plage en fait partie et Leda, en bourgeoise intellectuelle, y est traitée avec déférence. Narratrice du roman, elle se place en observatrice, fantasme la vie des autres et imagine les liens qui les unissent. Elena Ferrante décrit à merveille cette tension curieuse que chacun connaît et fait de Leda l’intermédiaire entre le lecteur et la famille de Nina. L’épisode de la poupée va permettre à la narratrice de percer la bulle, de pénétrer dans le cercle de la famille observée. Cette rencontre est d’ailleurs vécue comme une agression du côté de la famille : les relations sont perturbées, on crie, on s’accuse, on s’agace, il se met à pleuvoir. Du côté de la narratrice, c’est l’occasion de penser à sa propre famille : sa mère restée à Naples, son ex-mari Gianni, ses deux filles Bianca et Marta parties rejoindre leur père à Toronto. Ces quelques semaines de vacances permettent à Leda de réfléchir à sa relation avec ses filles.

Berthe Morisot. Jeune fille à la poupée. 1884 (Collection particulière)

A travers la relation qu’entretiennent Nina et sa fille Elena mais aussi Elena et sa poupée, Leda et ses deux filles, Leda et la poupée, Elena Ferrante évoque la difficulté d’être mère. Elle s’intéresse aux femmes et à leur façon de s’aimer d’une génération à l’autre. Ce qu’elles ont reçu de leur propre mère, ce qu’elles souhaitent transmettre et ce qu’elles cherchent à compenser. Leda a joué à la poupée avec ses filles car sa propre mère ne l’a pas fait pour elle ; Nina entretient une relation très complice avec Elena jusqu’à ce qu’elle soit bouleversée par la perte de la poupée. Ferrante élabore un réseau d’idées autour de l’action métaphorique de Leda : « faire sortir quelque chose du ventre (de la poupée) ». Elle évoque les difficultés de la grossesse, les accès de rage, les jalousies, les observations lucides : Bianca est antipathique ; Marta est moins belle que ses amies. Ferrante met au jour ces pensées qui viennent du fond de l’âme et du corps et qu’on est censé ne pas laisser exprimer sous peine d’être considéré comme indigne, mauvais, monstrueux.

Un matin, j’ai découvert que la seule chose que je désirais vraiment, c’était éplucher les fruits en faisant des serpentins sous les yeux de mes filles, et alors je me suis mise à pleurer.

Poupée volée annonce L’Amie prodigieuse et Leda et Nina préfigurent très nettement Elena, l’intellectuelle ambitieuse, et Lila, la jeune mère embourbée dans son cercle et dans sa classe. A travers ces portraits de femmes, Ferrante dévoile l’indicible et l’inavouable sous les yeux d’un lecteur à la fois effrayé et fasciné.

Elena Ferrante. Poupée volée. 2009