Arnaud Desplechin rend hommage au septième art dans ce film d’ouverture au festival de Cannes. Ismaël est réalisateur, il écrit, clin d’œil au président du jury qui aime tant représenter les artistes au travail. Ismaël vit entouré de fantômes : sa femme, Carlotta, disparue il y a vingt-et-un ans, déclarée morte ; le père de celle-ci, ancien maître en cinéma, désormais vieil homme mourant ; son frère Ivan, diplomate voyageur. Mais aussi tous les personnages de ses films, celui qu’il est en train de réaliser sur son frère, en particulier, hommage aux films d’espionnage sur fond de guerre froide. Les costumes de mariés pendus pour signaler l’effraction et la menace glacent le sang. Et tout d’un coup, ça explose, ça gicle et ça défigure comme si Tarantino s’était invité dans la réalisation du film. Cinéma mais aussi littérature : comme dans l’Ulysse de Joyce, Dédalus rencontre Bloom. La réapparition de Carlotta, la femme d’Ismaël, c’est le retour de Pénélope après un périple d’une vingtaine d’années. Mais le réalisateur décadent est rattrapé par les vivants, Sylvia, astrophysicienne mystérieuse et austère, en mal d’enfant, qui discrètement et douloureusement réveille l’homme torturé.

Mosaïque romaine datant du IIIe siècle avant J.-C., représentant Ulysse et les Sirènes au cours d’une des péripéties de l’Odyssée.

Puis tous ces fantômes qui prennent corps. Le retour de l’épouse, inquiétante et dangereuse, les personnages qui passent de l’autre côté de l’écran, deviennent des acteurs, se démaquillent, rencontrent le réalisateur, le bousculent pour qu’il termine son film. Sur l’écran blanc du grenier de sa maison de famille, Ismaël invente la fin de son film et se laisse emporter par l’émotion et l’aventure. Et la peinture aussi : l’invention de la perspective en Italie et en Hollande, Fra Angelico contre Metsys et ces fils tendus entre les représentations des deux tableaux qui pointent les convergences et les contradictions. Seuls les frères restent mystérieux, à distance. Ivan, celui d’Ismaël, ne sort pas du film, contrairement aux autres personnages ; celui de Sylvia, l’enfant handicapé qui bride la maternité de la femme rattrapée par l’âge, n’est perçu qu’à travers une photographie.

Arnaud Desplechin explore l’amour, le désespoir, l’absence, la filiation, la grandiose figure du père, le déclin du maître, le frère fantomatique… à travers des personnages-artistes puissants et abîmés, vulnérables et dangereux. Puis le renouveau, la chasse aux fantômes grâce à la force vitale. Avec un joli art de la formule (« ce n’est pas facile d’être le suicide de quelqu’un »), il filme, non une histoire linéaire mais des acteurs au travail. Carlotta apparaît un peu artificiellement. Les scènes entre Ismaël et Sylvia passent du naturel au vouvoiement, comme si la relation basculait vers la répétition d’une scène théâtrale. Sylvia narre la suite de l’histoire face caméra. Ce regard distancié rend le film complexe et très intellectuel. Le spectateur, sans cesse en alerte, dans l’analyse permanente, tente de rassembler les pièces du puzzle. Alors ce n’est pas un moment de détente mais cela reste un bel objet d’art.

Arnaud Desplechin. Les Fantômes d’Ismaël. Avec Mathieu Amalric, Charlotte Gainsbourg, Marion Cotillard, Louis Garrel. 2017

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Une réflexion sur “Les Fantômes d’Ismaël

  1. Je te trouve indulgente… si tout n’est pas à jeter, de mon point de vue ce film a quelque chose d’un peu pédant et intello dans le mauvais sens du terme. Le cinéma doit rester un plaiSir et trop de complexité éloigne le spectateur et le prive de l’essentiel : le plaisir !!!

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