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Scénariste aveugle, Harry Caine travaille avec la fidèle Judit Garcia. Un soir, en l’absence de Judit, Diego, son fils, a un accident. Harry rend visite au jeune homme et, pour le distraire, raconte les évènements, pendant le tournage d’un film quatorze ans auparavant, qui lui ont coûté la vue.

A l’annonce de la mort d’Ernesto Martel, le passé resurgit et l’apparition de Ray X rappelle des souvenirs douloureux. Pedro Almodovar alterne les époques et jongle entre les évènements du passé et leurs conséquences sur le présent. A l’été 1994, Mateo Blanco, avant qu’il ne devienne Harry Caine, rencontre Lena, la maîtresse d’Ernesto Martel, un homme d’affaires puissant. Subjugué, il l’engage aussitôt pour jouer le rôle principal de Filles et valises. Une ellipse masque les jeux de séduction et déjà le réalisateur et l’actrice sont des amants passionnés. Mais Martel, jaloux et violent, veille par l’intermédiaire d’Ernesto fils, chargé de filmer le tournage du long-métrage. Almodovar décrit une histoire d’amour et de sexe, brève mais intense, évidente et passionnelle. Les âmes et les corps se troublent et s’attirent comme ceux de Julieta et Xoan. Mais chez Almodovar, le bonheur ne dure jamais. Il est entaché par l’ombre de Martel qui contraint les amants à un secret difficile à garder. A Madrid, la pression est trop forte ; sur la plage El Golfo, incognito, ils peuvent vivre leur passion au grand jour. Mais rattrapés par l’effervescence de la ville, les amants se montrent et tragiquement, par jalousie et par dépit, sont fauchés par la fatalité de leur destinée.

Le maître espagnol assemble un quatuor et équilibre la composition. Au cœur de ce groupe paritaire, se dessinent deux triangles amoureux (l’un autour de Mateo, l’autre autour de Lena) qui contrarient les amours du couple jusqu’à la tragédie. Hommes comme femmes, dans Etreintes brisées, Almodovar étoffe tous ses personnages. Ernesto Martel porte en lui la virilité ennemie, dominatrice et violente qui détruit par jalousie. C’est le barbon moliéresque. Il s’oppose à Mateo, l’amoureux, l’artiste, qui perd sa virilité en perdant la vue et au jeune Ernesto, son fils, au penchant homosexuel. Dans Filles et valises, Ivan, c’est l’homme absent par excellence, celui que la Leo de La Fleur de mon secret passe son temps à attendre. Lena, quant à elle, protéiforme, variable et changeante, incarne la diversité féminine dans toute sa richesse : fille aimante, secrétaire docile, séductrice, belle-maman, actrice comique… Mais c’est auprès de Mateo, amante passionnée, qu’elle est la plus naturelle. Penelope Cruz, magnifique, représente à elle seule les différentes facettes de la féminité qui séduisent tant Almodovar. Dans un décor coloré et graphique, elle apporte l’étincelle de vie que recherche Mateo réalisateur, double du maître madrilène.

Etreintes brisées concentre les obsessions de Pedro Almodovar. Sur fond de drogue (ecstazy dans le film, cocaïne dans le film dans le film), Lena se prostitue tandis qu’Ernesto fils enfile les robes de sa mère. Chaque pseudonyme qui permet de vivre plusieurs vies incarne, assumée ou non, la part artistique des personnages : Lena et Séverine, Ernesto fils et Ray X, Mateo Blanco et Harry Caine. Dans un monde de fête et de jeux de rôle, la musique, la drogue, le travestissement, l’hôpital apparaît comme contrepoint, séjour glacé, loin de l’agitation de la ville et du tournage : le cancer de l’estomac du père de Lena, l’accident de Diego, la chute de Lena, la tragédie de Mateo. Comme Julieta après la disparition de Xoan, le jeune réalisateur vieillit d’un coup. Chacun porte en lui un lourd secret : Diego ne connait pas son père (préférence pour la version de l’amant de passage) ; Ernesto fils a épousé deux femmes avant d’assumer son homosexualité. Absent, malade ou détestable, la figure paternelle est malmenée. Comme dans Tout sur ma mère, d’étonnants couples mère-fils se forment comme pour se protéger des hommes. C’est le soir de son anniversaire que Judit révèle à Harry, redevenu Mateo en une nuit, ce qui s’est réellement passé quatorze ans auparavant. Accablée par le poids de la culpabilité comme les femmes dans Julieta, elle révèle sa jalousie, son dépit, son amour déçu, son immense regret. La vérité, c’est ce que n’a pu entendre Esteban, le soir de ses dix-sept ans, dans Tout sur ma mère. La vérité, ce qui délivre du poids du passé et réconcilie avec le présent.

Pedro Almodovar rend hommage à l’art en général et au cinéma en particulier. Lena veut faire l’actrice ; Ray X a réalisé un documentaire ; Diego est DJ et futur réalisateur, élève auprès de Mateo qui, lui, tourne un film comique dans le film dramatique. Etreintes brisées multiplie les allusions aux précédents films du réalisateur espagnol et annonce les grands thèmes des prochains. Plus largement, véritable déclaration d’amour au septième art, le film fait référence aux monstres sacrés du cinéma international : cheveux tirés, yeux de biche, « on dirait Audrey » ; s’apprêtant à le quitter, poussée par un mari jaloux, c’est Scarlett du haut de l’escalier. Hommage et personnage, le cinéma a un véritable rôle dramatique. En 1994, Ernesto fils filme le tournage du film dans le film et ce témoignage permet au père d’espionner la maîtresse. Retournement de situation, c’est aussi par ce biais que Lena, jouant sa propre doublure, avoue, face caméra, qu’elle en aime un autre. Le cinéma est un intermédiaire, un moyen de communication. Les photographies déchirées du tournage envahissent le champ et, comme un puzzle, Diego tente de les assembler. Lien entre les époques, le cinéma est une tentative de reconquête du passé qui délie les langues, réconcilie les être et les unit autour d’une passion commune qui dépasse les drames personnels et les hantises intimes.

Pedro Almodovar. Etreintes brisées. Avec Penelope Cruz, Lluis Homar, Blanca Portillo. 2009

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Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Le mois prochain, on regarde Parle avec elle, à vos écrans !

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6 réflexions sur “Étreintes brisées

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