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Yolanda, chanteuse de cabaret, assiste à l’overdose de son compagnon. Suite à sa mort, la jeune femme est recherchée par la police. Afin de lui échapper, elle trouve refuge dans le couvent des sœurs rédemptrices humiliées, une communauté de religieuses aux mœurs déroutantes…

Dans les ténèbres est un film déjanté entre chantage et trafic dans lequel le bizarre est la normalité. En ce début des années quatre-vingts, l’irrationnel et l’absurde, sur fond de drogue, règnent en maîtres. Un tigre africain a élu domicile au couvent ; une des religieuses a transformé sa vaste cellule en véritable jungle. Comme une succession d’hallucinations, Pedro Almodovar propose une construction en épisodes. Dans ce tourbillon permanent, la fin tragique de la mystérieuse Virginia, la fille fantôme de la bienfaitrice marquise, pourrait apparaître comme la trame du récit. Mais l’affaire est relayée, expédiée par Yolanda qui coupe court au chantage ; il s’agit de détourner d’autant plus les codes attendus du romanesque. Addiction, fête, drogue, bavardages, mœurs douteuses, la légèreté du ton dégage une grande froideur qui peine à émouvoir, comme si seul le drame avait le pouvoir de susciter l’attachement.

Au cours de ce délire cinématographique qui tient plus du rêve éveillé du toxicomane ou du fantasme de l’étudiant en cinéma que du beau esthétique, les obsessions du Pedro Almodovar de la maturité prennent progressivement corps. Des tenues de fêtes pailletées au maquillage outrancier de la marquise en passant par les cheveux postiches de Yolanda, le réalisateur espagnol fait la part belle au travestissement et au monde du spectacle. Professeur de sciences naturelles reconvertie, Yolanda est chanteuse de cabaret. Les sœurs sont admiratives de cet art et transforment le couvent en scène de spectacle à l’occasion de la fête organisée en l’honneur de la mère supérieure. La chanteuse est la nouvelle divinité à adorer. Ecrire, dessiner, peindre, enseigner, chanter, Almodovar rend hommage à toutes les formes de création. Chaque personnage a sa spécialité : l’un imagine des costumes, peint ou joue du bongo, l’autre chante, enseigne les sciences ou écrit des romans. De cette communauté d’artistes, les hommes sont absents : le compagnon de Yolanda, Jorge, refait surface épisodiquement lors des lectures de son manuscrit mais sa figure disparaît dès le début de la scène, il n’existe que pour faire entrer Yolanda au couvent. Le prêtre, quant à lui, ne joue qu’en fonction des rôles féminins des religieuses, il n’a que peu de consistance. Comme dans Volver ou Julieta, les hommes sont exclus, laissant place aux relations féminines. Celles-ci s’établissent par l’oralité (le couvent est paradoxalement un lieu très bruyant) mais aussi par différentes formes de l’écrit. Les lettres et les livres circulent et se monnayent. Les manuscrits se cachent et se détruisent. Comme dans La Fleur de mon secret, l’auteur écrit des romans sentimentaux sous pseudonyme, celui de Concha Torres. Le texte posthume de Jorge, quant à lui, scande le récit.

La religion des fantaisistes sœurs rédemptrices, loin de la perversité du père Manolo de La Mauvaise éducation, apparaît comme une parodie du christianisme. Lumineuse dans l’église lorsque les portes des ténèbres s’ouvrent sur l’extérieur, Yolanda prend la place de Dieu. A ses côtés, le tigre, surnommé l’Enfant, joue le rôle de Jésus. A leurs pieds, les pécheresses dont les images recouvrent les murs du bureau de la mère supérieure, sont des icônes à respecter. On s’agenouille pour les chausser. A l’église, on décline les sortes de baisers au lieu de prévenir contre le péché de chair et on loue l’amour qui lie le prêtre et la sœur Vipère. Les extases ne sont plus que des hallucinations sous l’emprise d’acide ou d’héroïne. On s’humilie jusqu’à s’appeler Rat d’égout ou Fumier. Sur la place du marché, au côté du cracheur de feu, les religieuses font des mortifications des numéros de cirque (ça fera de l’effet). Non pas herboriste ou brodeuse mais plutôt styliste ou romancière, les sœurs ont des dons étonnamment séculiers. A la fin du spectacle, la mère supérieure vient aider Yolanda à se démaquiller. La marque de son visage s’imprime nettement sur la serviette blanche. Nouvelle Véronique, la religieuse tient en main le Saint-Suaire de la modernité à la religion détraquée. S’éloignant du christianisme qu’il raille, le maître espagnol semble plus proche de la mythologie païenne qui renvoie à l’origine de la création, en témoigne la photographie du petit-fils de la marquise, enfant sauvage élevé par les singes en Afrique.

Pedro Almodovar à la fois détourne et alimente l’image du couvent en tant que lieu impénétrable qui, depuis des siècles, au mieux suscite la curiosité, au pire attise les fantasmes. L’imaginaire populaire est hanté par cette forme de claustration, véritable piège infernal, temple de l’inhumanité qui annule les personnalités et provoque des dérèglements. Dans le film Augustine, si ténébreux que même les lueurs des bougies finissent par être étouffées, les femmes cloîtrées sont des monstres que l’on expose en vitrine et qui font la gloire des savants. Auprès des pécheresses espagnoles, la mère supérieure rappelle celle du couvent de Saint-Eutrope, amoureuse de Suzanne, la religieuse de Diderot qui s’égosille dans le silence. Pedro Almodovar, de son côté, laisse pénétrer le spectateur dans les ténèbres lumineuses, un lieu clos labyrinthique et illogique, se moquant et confortant le fantasme intemporel du microcosme féminin aux lois propres.

Pedro Almodovar. Dans les ténèbres. Avec Cristina Sanchez Pascual, Julieta Serrano, Marisa Paredes. 1983

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Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Le mois prochain, on regarde Tout sur ma mère, à vos écrans !

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Une réflexion sur “Dans les ténèbres

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