La Mauvaise éducation

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Enrique et Ignacio ont découvert l’amour et le cinéma dans une institution religieuse. Après une séparation d’une quinzaine d’années, les deux personnages se retrouvent et tentent de reconstituer leur histoire.

Pedro Almodovar divise la temporalité de son film en trois époques qui subtilement s’entremêlent. Au début des années soixante, les deux jeunes garçons apprennent à s’aimer sous l’œil du père Manolo. Enrique est finalement renvoyé et les amoureux, séparés. A la fin des années soixante-dix, les deux hommes se retrouvent et entretiennent à nouveau une relation mystérieuse et érotique. Entre ces deux époques, Almodovar insère un épisode à la temporalité incertaine : les deux hommes auraient passé ensemble une nuit isolée mais Enrique n’aurait pas reconnu son compagnon, travesti. Commence alors une reconstitution du passé qui révèle bien des secrets. Comme la lettre-confession de Julieta, le scénario d’Angel pose l’histoire. Le narrateur a plusieurs voix : celle de l’enfant amoureux, harcelé, abusé, celle de l’homme blessé, celle du maître-chanteur impassible. Dans ce récit enchâssé, les lettres servent de moyens de communication comme d’objets de chantage. Le narrateur, Ignacio sous toutes ses apparences, s’adresse tantôt au père Manolo devenu éditeur, tantôt à la femme de celui-ci, tantôt au ministère de la Culture, tantôt à Enrique. Comme dans La Fleur de mon secret, les lettres et manuscrits, monnaies d’échange, s’arrachent et se cachent. Les documents lus, reçus, annotés, déchirés, se superposent. Enrique part à la recherche de la jeunesse d’Ignacio. Le film prend alors des allures d’enquête policière. Le briquet oublié permet de remonter jusqu’à la mère du jeune homme ; celle-ci est entendue comme témoin, confidence essentielle pour la reconstitution, mais cette rencontre hors du temps éclaire autant qu’elle complexifie l’intrigue.

A l’image du maître espagnol, Enrique et Ignacio appartiennent au monde des artistes, celui qui transforme les perversités humaines en objets d’art, le malsain en beau. Petits, ils ont découvert parallèlement l’amour et le cinéma, ou plus précisément, ils ont découvert l’amour dans une salle de cinéma. Sensible au beau artistique, Pedro Almodovar réalise un film esthétique, coloré et graphique. Il fait à la fois jour et nuit dans la villa d’Enrique. Les corps lissés des hommes plongent avec souplesse dans l’eau transparente de la piscine. La séduction est latente. Le film s’ouvre sur la figure de l’artiste au travail. Comme la Léo de La Fleur de mon secret, Enrique est surpris en pleine création. Il est réalisateur. Ignacio, lui, est acteur et scénariste, et il veut jouer pour son ancien compagnon. Pedro Almodovar explore différentes formes d’art : le cinéma, la littérature, le théâtre, mais aussi le chant et le monde du spectacle, peuplé d’étranges figures. La Mauvaise éducation est un monde exclusivement masculin, même les personnages féminins sont joués par des hommes qui passent leur temps à jouer leur vie. Mais c’est le cinéma, discipline reine, qui à la fois ponctue les épisodes de l’intrigue et marque la vie (la naissance à l’amour) et la mort des personnages. A croire que tous ces films parlent de nous. Films dans le film, récits dans le récit, les mises en abyme convergent vers le mystère Ignacio autant qu’elles brouillent les frontières entre réalité et fiction.

Le film d’Almodovar se confond tantôt avec le scénario d’Angel, tantôt avec les lettres-confessions d’Ignacio. Le texte lu par Enrique s’inspire de l’enfance des jeunes hommes mais le basculement de la réalité vers la fiction est volontairement flouté. La rencontre intermédiaire a-t-elle réellement eu lieu ou est-elle le fruit de l’imagination de l’amant-auteur ? De même, la scène chez le père Manolo apparaît véridique, pourtant, dans la seconde partie du film, le champ s’élargit et laisse apparaître la caméra d’Enrique, double d’Almodovar. Ignacio joue son propre rôle. Il faudra l’arrivée d’un tiers en plein tournage pour rétablir la vérité. Ca s’est passé à peu près comme dans ton film, comme si la fiction avait inspiré la réalité par rétroaction. Jeu permanent entre réalité et fiction, l’épilogue, annonçant le destin des personnages principaux, présente le film comme tiré d’une histoire vraie. La part autobiographique de La Mauvaise éducation est en effet évidente, mais jusqu’à quel point ? Comme deux facettes du réalisateur espagnol, à eux deux, Enrique et Ignacio sont parvenus à réaliser ce qu’Almodovar a réussi à lui seul : transformer le traumatisme de l’enfance en puissance créatrice.

Pedro Almodovar. La Mauvaise éducation. Avec Gael Garcia Bernal, Fele Martinez, Daniel Gimenez Cacho. 2004

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Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Le mois prochain, on regarde Dans les ténèbres, à vos écrans !

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Auteur : Eléonore Clélia

Francilienne en semaine, orléanaise, parisienne, angevine, le week-end, littéraire de formation, intriguée par les sciences, tantôt lectrice, amatrice d’art et de culture, tantôt cuisinière ou bricoleuse, bref curieuse, je partage créations, chroniques et coups de cœur qui font mes petits bonheurs quotidiens.

6 réflexions sur « La Mauvaise éducation »

  1. pour répondre à ta question sms… je me demande…
    Magnifique billet comme toujours, Almodovar est très inspirant je trouve. Son cinéma est tellement riche ! As-tu remarqué que la seule « vraie » femme du film, seul personnage pur et aimant, est la mère (encore une fois) d’Ignacio/juan?
    Bisous poulette

    Aimé par 1 personne

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