Augustine

L’inscription au-dessus de la haute porte-cochère « Hôpital de la Salpêtrière », annonce l’atmosphère : un Paris sale, ténébreux, impitoyable. Le monde des domestiques est à mille lieues sous terre, celui des maîtres émerge péniblement. La science moderne apparaît et tente d’éclairer une société empesée. Figure du 19e siècle, le docteur Charcot (1825-1893) mène des recherches sur l’hystérie. A la toute fin du siècle (1882-1892), l’école de la Salpêtrière donne leur âge d’or aux recherches sur l’hypnose. Hommes de sciences et hommes de lettres portent leur attention sur le sujet-femme, l’objet-femme, la femme-objet. Les recherches témoignent d’une fascination pour le corps féminin née à la fois d’un mythe cauchemardesque de la féminité  et d’un fantasme masculin. Le déchaînement bacchanal d’Augustine répond autant à la peur primitive de l’inconnu qu’au désir, à peine voilé, des hommes médecins, spectateurs applaudissant à chaque exhibition de la sensualité féminine.

Sujette à des crises qui la laissent paralysée, Augustine, incarnée à l’écran par Soko, est hystérique. Jeune, jolie, amoureuse de Charcot, Augustine est un être de sensation et de passion. Profitant du singe-tiers pour se rapprocher sensuellement et non plus seulement médicalement du corps du médecin, Augustine est une tentatrice. Voleuse de pomme, Augustine est une pécheresse. Responsable d’une tension sexuelle croissante, Augustine provoque les maux de Charcot. Bientôt souillée par le sang des règles, Augustine est un être décadent. Vierge, Augustine est un être inachevé, frustré de n’être encore, à dix-neuf ans, accomplie dans le mariage et la maternité. Dans la littérature, Chérie Haudancourt est le pendant romanesque d’Augustine analysé par Edmond de Goncourt : capricieuse, provocante, sensuelle, névrosée jusqu’au dérèglement, emportée par la fatalité de son sexe, morte de n’avoir pas répondu à ses exigences. Augustine et Chérie sont la femme, entre vision angoissée et vision érotisée, telle que la voient les penseurs du 19e siècle, des écrivains aux psychanalystes.

Alors que les cerveaux des médecins s’illuminent, l’hôpital de la Salpêtrière fait l’objet d’une répulsion satanique nourrie par des croyances ancestrales. Prison pour femmes sous la Révolution, lieu de dépravation selon l’Abbé Prévost, fabrique de l’hystérie d’après Maupassant, la Salpêtrière réveille un imaginaire hanté. Les philosophes des Lumières se sont insurgés contre ces lieux des ténèbres où l’être est déshumanisé et renvoyé à un état animal aux instincts exacerbés. Dans La Religieuse, Diderot rédige une satire des couvents, lieux d’enfermement semblables à la prison en ce qu’ils privent du bien fondamental : la liberté. Agir contre la nature développe des frustrations et des névroses. Comme les patientes de la Salpêtrière, les mères supérieures des couvents de Diderot représentent diverses formes d’hystéries : mysticisme, sadisme, sensualité exacerbée… Les témoignages face caméra des aliénées clôturent la boucle de l’enfermement : l’esprit enfermé renvoie au corps enfermé.

La musique inquiétante, la voix sourde d’un Lindon écartelé entre Eros et Thanatos, les éternels costumes noirs, annulent toute espérance. Dans ce monde divisé entre les maîtres et les domestiques, les hommes et les femmes, les médecins et les malades, la figure de l’épouse de Charcot, interprétée par Chiara Mastroianni, incarne une lueur d’espoir. Malgré sa majesté féminine, sa dérision glacée, enfermée jusqu’au cou dans sa robe noire, claustrée dans sa demeure bourgeoise sans vie, assombrie par l’ombre de son mari, elle est balayée. Le rire d’Augustine, s’amusant avec le singe, animal de compagnie de Charcot, seul moment de grâce, est froidement interrompu par un ordre du médecin-maître : « va t’en ». Le souffle est toutefois porté par Augustine qui, guérie, quitte la Salpêtrière sous les yeux du docteur Charcot parmi un entourage floué, une foule troublée. La jeune fille s’éloigne mais la caméra reste figée dans l’enceinte de la Salpêtrière : le spectateur est retenu malgré lui dans le huis clos de l’hôpital.

Alice Winocour. Augustine. Avec Soko et Vincent Lindon. 2012

Tony Robert-Fleury. Philippe Pinel à la Salpêtrière.
Tony Robert-Fleury. Philippe Pinel à la Salpêtrière.
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Auteur : Eléonore Clélia

Francilienne en semaine, orléanaise, parisienne, angevine, le week-end, littéraire de formation, intriguée par les sciences, tantôt lectrice, amatrice d’art et de culture, tantôt cuisinière ou bricoleuse, bref curieuse, je partage créations, chroniques et coups de cœur qui font mes petits bonheurs quotidiens.

3 réflexions sur « Augustine »

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