Alice au pays des Merveilles

Illustration d'origine de John Tenniel (1865)
Illustration d’origine de John Tenniel (1865)

 

La célèbre petite Anglaise fête les 150 ans de son premier voyage au pays des Merveilles et n’a rien perdu de son charme inquiétant qui inspire les artistes et échauffe les cerveaux des chercheurs.

Fatiguée, la jeune Alice sombre littéralement dans le pays des Rêves : un gouffre sans fond l’entraîne, croit-elle, au centre de la Terre. Dans ce monde imaginaire, Alice rencontre des personnages ambivalents, tantôt amusants, tantôt touchants, tantôt inquiétants. Certains sont bienveillants, d’autres malfaisants, la plupart, amis et ennemis, sont bienveillants et malfaisants à la fois. L’enfance se confronte à la duplicité des êtres imaginés. La nostalgie de la tortue est émouvante, la folie du lièvre est divertissante, le goût pour la morale de la Duchesse est déroutant, la cruauté de la Reine est révoltante. Le rêve vire au cauchemar, les corps se déforment, les personnages de conte se transforment en monstres, les ordres sont plus tranchants que la lame du bourreau : « qu’on lui coupe la tête ! » Au pays des Merveilles, les pulsions de mort régissent la vie en société : le gouffre, la chute, le poison, la vaisselle jetée à la tête des nourrissons, la condamnation à mort, les têtes coupées. La violence de ce monde grouillant et brutal est insoutenable : Alice se réveille.

Est-ce que j’étais la même Alice quand je me suis levée ce matin ? En y songeant, il me semble effectivement que je me suis sentie légèrement différente de la veille… mais si je ne suis plus moi-même, alors qui suis-je ? En suivant le lapin pressé, Alice, héroïne humienne par excellence, assiste à la fragmentation de son être en une succession d’états psychologiques. Perturbée par ses émotions, elle l’est aussi par son corps en constante métamorphose, en perpétuel ajustement aux circonstances. Pourtant le mécanisme de cette logique de la nature s’enraille : juxtaposition de deux états jusqu’à la schizophrénie, réduction ou agrandissement disproportionné. Le rapport au corps change : Alice envisage d’envoyer des souliers à ses pieds par l’intermédiaire de la Poste ; devenue petite-fille – serpent, elle s’inquiète davantage de la nouvelle relation entre ses membres que de son changement de nature. La taille du corps, mesure universelle, définit les rapports entre les êtres. Grandir, réduire bouleversent la relation au monde.

Les associations d’idées déterminent les rencontres et les étapes du récit. La tortue a raison car le tort tue. Les sophismes tourbillonnent. Le théâtre et le calligramme se mêlent au chœur antique. Le temps est un être fâché. Les jeux de mots virevoltent. Comme Aude Solal, soixante ans plus tard, un cétacé pour deux. L’absurdité terminologique se confond avec l’absurdité scientifique : elle employait le terme créature car il y avait à la fois des animaux et des oiseaux. Dans ce pays des Merveilles, Alice, paradoxalement, s’habitue aux étrangetés et relève les erreurs de raisonnement. La logique de la fillette se confronte à celle du pays imaginaire. On s’étonne du poème qu’elle déforme. Elle s’indigne de recevoir des ordres de la part d’animaux. On lui reproche sa méconnaissance de l’enlaidification, branche de l’arithmétique. Elle est déconcertée par les règles mouvantes du jeu de criquet. Les connaissances scientifiques de la petite n’ont aucune faculté ordinatrice. Au contraire, grains de sable dans les rouages, elles sont susceptibles de faire basculer ce monde aux règles surprenantes, dans le chaos le plus vertigineux. Alice témoigne de la naissance de la science moderne. Carroll invente une nouvelle base, un système numéral, un monde mathématisé dans lequel l’être, pour mieux s’apprendre, rite initiatique, se dissout parmi la multiplicité des expériences intellectuelles, sensorielles et psychologiques.

Lewis Carroll. Alice au pays des Merveilles. 1865

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Auteur : Eléonore Clélia

Francilienne en semaine, orléanaise, parisienne, angevine, le week-end, littéraire de formation, intriguée par les sciences, tantôt lectrice, amatrice d’art et de culture, tantôt cuisinière ou bricoleuse, bref curieuse, je partage créations, chroniques et coups de cœur qui font mes petits bonheurs quotidiens.

5 réflexions sur « Alice au pays des Merveilles »

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